In memoriam Patrick Vilaire

Il était tout cela Patrick Vilaire lorsque je l’ai rencontré, et bien plus encore. J’apprendrai au fil du temps l’étendue de ses champs de création et d’expertise. Côté artistique, encre sur papier, collage, céramique, sculptures monumentales. Il avait déjà exposé en France, en Espagne, au Brésil, en Colombie, au Canada, aux Etats-Unis, au Japon, et bien sûr en Haïti. C’est au Musée d’art haïtien que j’ai découvert les œuvres de l’artiste lors de son exposition sur les « Mythes du pouvoir ». Il avait saisi l’importance du fauteuil présidentiel dans l’imaginaire politique haïtien et en avait traduit l’obsession dans une création artistique d’une étonnante puissance, doublée d’une touche d’ironie : Fauteuil président, Fauteuil fessier, Fauteuil trappe, Fauteuil marassa, Fauteuil sans décharge.
L’annonce de son décès m’a plongée dans une myriade de souvenirs dont j’ai du mal à en retracer la chronologie. A quel moment Patrick a-t-il intégré le Conseil d’administration (CA) de FOKAL ? 2000 ? 2002 ? Je sais seulement qu’en décembre 2003 il y siégeait déjà lorsqu’en plein GNB notre local a été encerclé par des membres de la PNH qui, pointant leurs fusils sur nous, ont voulu savoir quelle réunion s’y tenait. Il s’agissait en fait d’une réunion routinière du Conseil et Patrick y participait. Ayant compris l’existence possible d’une menace, nous nous empressâmes d’y mettre fin. En apprenant sa disparition, Vertus Saint-Louis, autre membre du CA à l’époque, m’a appelée pour me présenter ses sympathies en me rappelant la pertinence des contributions de Patrick.

Patrick c’est aussi nos visites de terrain à la recherche de l’eau qu’il fallait maîtriser pour l’arrosage des terres, mais aussi pour les usages domestiques dans le monde rural haïtien. A Labadie, il fallait capter une source en montagne, construire un immense réservoir et des canaux de distribution afin d’amener l’eau au village. A Dini, la belle eau de la source se trouvait à un kilomètre du village. Pas de problème pour Patrick, d’autant qu’en faisant les travaux de repérage, nous sommes tombés sur un aqueduc colonial et un four à chaux datant de l’époque. Le captage fut fait, l’aqueduc réparé, et l’eau distribuée dans des kiosques à proximité des maisons d’habitation. On pouvait même y brancher des tuyaux d’arrosage munis de tourniquets pour irriguer les parcelles de légumes et les pépinières.

Dans les mornes de la Chaîne des Matheux, à Petit Bois, Dos Malfini, et villages aux alentours, le défi était autre. Les sources coulaient au fond des ravins avec des dénivelés de 40 à 60 mètres par rapport au village. Comment faire « monter l’eau » ? Patrick chercha et trouva en Suisse, l’ingénieur qui avait développé pour son pays, montagneux comme le nôtre, un système de pompe à clapets susceptible de créer de l’énergie cinétique rien que par la force de l’eau, et d’envoyer celle-ci à 50 mètres plus haut dans des réservoirs préposés à la distribution. J’ai parcouru toutes ces montagnes avec Patrick, écoutant ses explications prolixes, et m’émerveillant devant le miracle, « dlo monte mòn » ! L’eau lui permit de s’engager dans plein de projets dont celui de la création de bassins de tilapia et de carpes, ces poissons d’eau douce qui allaient pouvoir apporter un peu plus de protéines aux habitants de ces mornes.
Et il y eut Belladère où coulait la rivière Onde verte qui déjà irriguait des terres agricoles dans les localités de Croix-Fer et Passe-Pomme. Nous avons passé une journée entière à suivre le cours de l’eau, Patrick avec ses instruments de mesure et son appareil photo, suivant les chemins empruntés par les paysans. Il voulait trouver la berge la mieux appropriée pour un nouveau captage, non loin des parcelles qui méritaient d’être irriguées.
A Martissant, la création du Mémorial du Parc de Martissant remonte à l’après séisme du 12 janvier 2010. Patrick avait déjà effectué des travaux dans le parc, sa petite entreprise GATAPHY (Groupe d’Assistance Technique aux Potiers et à la Petite Hydraulique) ayant obtenu le contrat pour reconstruire les canaux d’eau de ruissellement afin d’éviter des inondations lors des grosses averses. Mais c’est dans la construction du mémorial qu’il allait se déployer. Christine Chenet avait la charge de remodeler le paysage floristique alors que Patrick devait redéfinir l’espace pour en faire un lieu de recueillement, de rencontres et de promenade.

Dans l’imaginaire culturel haïtien, les morts revisitent les vivants sous forme de revenants, enseignait-il. Patrick avait un intérêt particulier pour le culte des morts tel qu’il se pratique en Haïti. Il m’avait fait part d’une étude des cimetières du pays qu’il voulait entreprendre avec Michèle Oriol. Il n’eut pas le temps de l’achever. Mais dans sa collection de sculptures figurait déjà une revenante. Alors dans l’espace du Mémorial, à même le sol, sur le chemin conduisant à l’esplanade avec vue sur la baie de Port-au-Prince, il entreprit de créer en béton, les pas et l’ombre d’une revenante. Il se chargea aussi de restaurer la tombe d’un négociant Allemand qui se trouvait sur cette propriété. La cérémonie de commémoration en ce jour du 12 janvier 2012 inaugura le Mémorial en présence de plus de six cents invité.es du quartier et de tout Port-au-Prince.



Quelques années auparavant, Patrick avait été désigné avec des collègues haïtiens (Patrick Delatour, Olsen Jean Julien) par le Smithsonian Institution et son Directeur d’alors, Richard Kurin, pour organiser sur le National Mall, à Washington D. C., un programme spécial en 2004, à l’occasion du bicentenaire de l’Indépendance d’Haïti : Haiti : Freedom and Creativity, from the Mountain to the Sea, dans le cadre du Smithsonian Folklife Festival. Une centaine d’artistes, d’artisans de tous les champs de création y ont participé, et des milliers de visiteur.es, dont Lorraine et moi qui y avions été invitées, se sont promenés de stand en stand.
Après le tremblement de terre du 12 janvier 2010, le Smithsonian Institution s’est tout de suite impliqué pour tenter de sauver le patrimoine culturel haïtien. Olsen Jean Julien fut choisi pour diriger le Centre de sauvetage des biens culturels endommagés en provenance du Centre d’art et de collections diverses, et FOKAL désignée pour en être l’agent fiscal. Patrick fut engagé pour tenter de sauver des œuvres importantes mises en péril par le séisme dont les magnifiques fresques de la cathédrale épiscopale.
Ce voyage dans le temps se déplace sans tenir compte de la diachronie des événements. Trop de souvenirs se bousculent dans ma mémoire, et ne pas en faire le tri de manière précise n’enlève rien à cet hommage plein d’affection et d’admiration que je veux rendre à l’ami. Arnold Antonin me rappelait l’autre jour le documentaire qu’il avait réalisé au sujet de la fresque en céramique que Patrick avait conçue et montée à Jalousie, ce quartier populaire qui domine Pétion-ville. Il l’avait nommé Beauté contre Pauvreté et me l’avait fait voir un jour.

En 1988, Patrick Vilaire, Michèle Oriol et Réginald Cohen créent la Fondation pour la recherche iconographique et documentaire (FRID) dans le but de rassembler, classer, valoriser l’iconographie et les documents historiques. Certains travaux avaient fait l’objet de publications, mais c’est en 2006 que fut publié Chefs d’États en Haïti : Gloire et misères (1804-1986), ouvrage monumental tant par le sujet que par le format écrit par Michèle Oriol, en collaboration avec Patrick Vilaire et Corinne Wieser. L’exposition qui accompagnait la publication fut organisée à FOKAL, sous la tonnelle, et attira pendant plus d’une quinzaine de jours un large public notamment d’écoliers et d’étudiants. Une série de trois conférences fut également présentée à FOKAL par Michèle Oriol.
C’est en cette même année 2006 que Patrick et moi avons été invités par l’Open Society Foundations à une rencontre internationale de toutes les fondations du réseau, à Istanbul. Il avait déjà participé l’année précédente en compagnie de notre regrettée Nicole Magloire, membre du CA de FOKAL, à celle tenue à Budapest. La nôtre fut un beau voyage. Découvrir cette ville historique, d’une incroyable beauté, où le Bosphore la partage entre l’Asie et l’Europe, nous avait enthousiasmé. Patrick voulait tout voir, Sainte-Sophie, la Mosquée bleue, le Grand Bazar, Topkapi etc.

Parmi les expériences relatées plus haut qui m’ont permis de voyager, de discuter, de rire avec Patrick Vilaire, et j’en garde encore les humeurs positives, celle qui m’a le plus impressionnée, car elle m’a introduite dans l’intimité des œuvres du plasticien, a été la conférence conjointe à laquelle le Centre d’Art nous avait conviés. Pour la préparer, Patrick m’a passé un corpus de catalogues sur les différentes expositions internationales où ses créations ont été exposées. Élogieuses, sophistiquées, la valeur de l’artiste était reconnue sans conteste. Pour la première fois, l’artiste m’a invitée à visiter son atelier de création. Impressionnant ! J’en ai été très émue et ai pu photographier quelques œuvres, surtout la dernière qu’il n’a pas eu le temps de présenter au public : Le palais national et le fauteuil piégé.
J’avais intitulé notre conférence-causerie, Patrick Vilaire, la puissance des symboles. C’était le 21 février 2017, au Centre d’Art, il y avait foule. Je présentais les œuvres, série par série, et demandais à Patrick de commenter, de contextualiser, d’en expliquer l’inspiration, les recherches, et c’était magnifique !
Que dire de plus, sinon que les souvenirs demeurent, les miens et ceux de toutes celles, tous ceux qui ont connu et aimé Patrick Vilaire.
Adieu l’ami. Repose en Paix.
Michèle Duvivier Pierre-Louis
Présidente de FOKAL
