Commémoration des 10 ans du séisme : Discours de Michèle Pierre-Louis à FOKAL

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12 janvier 2020

FOKAL

Mesdames, Messieurs,

Je vous remercie d’être venus commémorer avec nous le dixième anniversaire du tremblement de terre du 12 janvier 2010.

C’est devenu un rituel auquel nous sommes profondément attachés. Celui de prendre le temps, chaque année depuis lors, ne serait-ce qu’en cet instant, de penser la catastrophe, de réfléchir sur tout ce qu’elle a révélé dans l’ébranlement inimaginable qu’elle a provoqué en quelques minutes, et de saisir ce que cette mise à nu a signifié et signifie encore pour nous individuellement et collectivement.

Qu’est ce que faire acte de mémoire ?

Troublée par mes propres pensées, j’ai relu un article sur la mémoire du philosophe Jacques Muglioni publié dans la revue Chemins Critiques il y a 30 ans. Le texte garde encore toute son acuité et je vous livre ici ce qui, réarrangé par moi en la circonstance, me semble tellement pertinent.

« Il existe deux sortes de mémoire nous dit-il, d’une part cette mémoire obscure et indiscrète qui perpétue le passé sans le situer, sans le reconnaître comme passé ; d’autre part la mémoire distincte et consciente de soi qui nous représente le passé comme tel pour en délivrer le présent.

La vraie mémoire remonte à l’origine : elle sait d’où nous venons et nous dit ce que nous sommes. Cette mémoire constitutive de notre être, c’est toute l’éducation. Mais abandonnée au hasard des influences ou des échecs, le souvenir blessé, douloureux, souvent imaginaire nous trompe sur l’origine. Il est singulièrement dangereux de chercher d’où l’on vient quand on ignore où l’on va.

Le ressentiment perpétuel du passé qui porte au refus de l’avenir annule le temps, c’est-à-dire la succession, rendant alors impossible tout renouvellement, toute création. S’agissant du passé auquel nous tenons de toutes nos fibres, il faut choisir entre le ressentiment qui infecte l’existence et la commémoration qui nous élève.

Il n’y a de mémoire véritable que libératrice. La vraie commémoration est tournée vers l’avenir. C’est en ce sens que le culte du passé renouvelle dans le cœur des vivants l’espérance d’un avenir humain. »

Les mots du philosophe résonnent et nous disent l’importance de nous interroger sur nous-même et sur nos rapports à l’autre, à l’histoire, à l’avenir, lorsque nous faisons ou croyons faire acte de mémoire ?

L’acte de mémoire est lié à une date, spécifique, qui marque le temps et cause un temps d’arrêt pour justement faire advenir l’avenir. Cet avenir qui doit être conçu et prendre forme dans notre imaginaire. Ces dates sont importantes parce qu’il s’est passé ce jour-là, pas la veille ni l’avant-veille, ni le lendemain, un événement qui mérite de ne pas sombrer dans l’oubli mais au contraire porte à une commémoration digne.

Notre difficulté à créer un monde commun s’exprime aussi dans la désinvolture avec laquelle nous traitons nos dates importantes, et aussi le paradoxe dans lequel nous commémorons ou ne commémorons pas. Pendant presque tout le 19ème siècle, le 18 novembre, date de la victoire de Vertières, cet événement dont l’importance devrait être comprise et respectée partout dans le pays par chaque Haïtien, chaque Haïtienne n’était pourtant pas célébré comme fête nationale. Il l’a été pour la première fois sous occupation américaine.

Comme l’a fait remarquer un chroniqueur récemment lors d’une émission à la radio, les politiques ont beau revendiquer leur filiation aux héros, pourtant nous ne commémorons pas l’action politique de Dessalines et ni celle de Toussaint Louverture, mais la date de leur mort aussi tragique fut-elle. Et de quelle façon.

Les 1er et 2 janvier, le 14 août, le séisme de 1842, l’occupation américaine de 1915, les manifestations pour les droits des femmes par la Ligue féminine d’action sociale, le massacre de 1937, et tant d’autres dates dont le 7 février, auraient dû être des dates-clés pour des commémorations destinées à rassembler la société tout entière pour une réflexion partagée sur leur sens et leur portée. Heureusement que les organisations de femmes et les féministes ont compris l’importance des dates et commémorent celles qui marquent leur combat pour les droits.

Et lorsque Muglioni dit que cette mémoire constitutive de notre être, c’est toute l’éducation, peut-être est-ce par là que nous devrions commencer. L’éducation. L’école. L’université.

Ainsi, du 12 janvier 2010.

Il y a dix ans exactement, ici même en ce lieu, FOKAL s’apprêtait à inaugurer une exposition sur la vie et l’œuvre de Katherine Dunham en collaboration avec le bureau de l’UNESCO en Haïti lorsque la terre a tremblé. Le nuage de poussière blanche qui a tout de suite envahi l’air et l’espace, les cris que l’on pouvait déjà entendre, la panique qui s’est saisie des gens qui s’étaient réunis ici et qui mêlés aux passants des rues se sont mis à courir dans toutes les directions ont bien laissé comprendre qu’il se passait quelque chose de grave. De très grave.

Le temps ne s’est pas arrêté. Les heures nous apprenaient l’ampleur du désastre, et surtout les morts, par dizaine, par centaine, par milliers. Il ne semblait pas y avoir de limite.

Dix ans déjà, au cours desquels tant d’événements se sont passés et surtout tant d’espoir de reconstruction, de refondation qui se sont évanouis.

Oui, au cœur même du malheur, naissait un espoir, démesuré peut-être, mais n’était-ce pas là l’occasion de faire du neuf ? De faire monde et de penser bien commun ? De nous désengluer comme dit Fanon des déterminations du passé ?

Voilà ce que j’écrivais un an après le séisme, Mon pays paradoxal…

« J’ai pensé en ces moments-là que Port-au-Prince deviendrait une vraie ville, une ville-phare à la hauteur de nos rêves de convivialité et de savoir-vivre dans un espace urbain qui afficherait fièrement son humanité retrouvée. J’ai imaginé les enfants, ceux qui jusque là survivaient dans des bouges immondes, jouant radieux dans des espaces pensés pour eux partout dans la ville ; les jeunes, hommes et femmes, mais les moins jeunes aussi, découvrant l’histoire de leur ville, sa mémoire s’étirant comme un pont entre passé et présent, heureux de pouvoir enfin se projeter dans l’avenir du pays. J’ai pensé, j’ai imaginé… Et les jours ont passé. Et les tentes ont recouvert tous les espaces libres de la ville. Et la pluie est venue. Et puis les promesses d’argent, les colloques et séminaires, les illusions, les désillusions, le choléra, la dérision, les élections, la peur. Et encore la déraison, un an après. »

 ABE8774 1La déraison toujours, dix ans après.

Mis à part le sensationnalisme qui ne manque pas de se manifester en pareilles circonstances, de nombreux articles, bilans, réflexions, prises de position, circulent aujourd’hui dans la presse et les réseaux sociaux sur les 10 ans. Comment ne pas revenir en effet sur l’échec de l’humanitaire international, sur la corruption, sur les fausses promesses vidant les mots refondation et reconstruction de leur sens, ne leur donnant une réalité tronquée que dans les nouvelles cités précaires qui ont essaimé partout en remplacement des tentes.

Comment ne pas passer par des sentiments contradictoires, colère, rage, découragement, indignation lorsque l’on est témoin des conditions de vie innommables, inacceptables, indignes de la majorité des citoyennes et des citoyens de ce pays, et l’indifférence, la désinvolture coupables de ceux qui volent, pillent, tuent, violent en toute impunité.

Et le délitement du lien social… la gangstérisation de la société, du pays.

Comme le disait récemment un professeur d’université, « nous n’avons jamais fait le deuil collectif du drame ». Cela laisse des blessures qui tardent à cicatriser.

Mais il existe malgré tout et fort heureusement des poches d’espérance et de résistance…

Dans la paysannerie haïtienne qui se bat et se débat dans ce que Yanick Lahens a fort justement nommé « l’économie du peu » pour produire et garder les traditions ancestrales. J’ai le souvenir des paysans qui en 2010 se sont montrés solidaires en offrant à leurs partenaires urbains victimes du séisme leurs produits récemment récoltés, comme pour dire que cela aurait été possible de compter sur l’apport national plutôt qu’entièrement sur l’aide humanitaire venue d’ailleurs.

Et puis les artistes et la création dans tous les domaines de l’art.

S’il est un exemple de coopération et de solidarité nationale et internationale réussie, c’est bien celui du Centre d’art. Cela s’est traduit dès le lendemain du séisme dans les efforts déployés par le staff et le conseil d’administration pour sauver les œuvres, les archives, les artefacts, patrimoine d’une immense richesse, jusqu’à la contribution multiforme des partenaires internationaux pour refonder le Centre d’art et pour remettre les arts visuels au cœur de ce que nous avons de beau à offrir au monde.

En cette même année 2010, le festival de théâtre quatre chemins s’est déployé sur les décombres, dans les rues, les marchés, les taptaps avec ferveur, ingéniosité, créativité, une manière de dire que l’art sait s’affranchir des contingences et subvertir le statu quo. Et depuis chaque année, le festival campe son drapeau dans la ville, en plein « peyi lòk » en 2018 et 2019. Et il étonne, avec grâce, avec ferveur.

Tout comme nos écrivaines et nos écrivains d’ici et d’ailleurs, qui tout au long de cette décennie n’ont cessé de publier, de dire le pays de mille façons, dans ses malheurs comme dans la densité de son histoire et de sa quotidienneté.

Et naturellement, au cœur de ce quartier de Martissant qui souffre d’abandon, le parc créé pour faire la démonstration du possible en sauvegardant les richesses de la biodiversité, et en offrant à ce quartier en déshérence, au pays tout entier et à sa diaspora un espace urbain d’une exceptionnelle beauté. Nous avons pu ce matin commémorer dans le parc en présence d’une centaine de personnes.

Et tant d’autres efforts, dans tout le pays…

Alors, en pensant à nos disparu.es mais aussi à ceux et celles qui ont survécu, les handicapé.es, les orphelin.es, nous autres ici présents, en ayant le cœur lourd de ce que porte encore cette date, et de toutes les opportunités perdues, nous trouvons encore des raisons d’espérer.

Je vous remercie.

Michèle Duvivier Pierre-Louis

 

Photos : Réginald Louissaint et Jean Marc Hervé Abélard

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