"La culture reste debout" : Portrait du "Sant Kiltirèl Chavannes Jean-Baptiste"
Dans le cadre du programme REVIV financé par l'Union européenne
À Hinche, au cœur du département du Centre, une institution culturelle jeune et déterminée tient debout depuis janvier 2023. Le Sant Kiltirèl Chavannes Jean-Baptiste, fondé par Samuel Bellot et Valery Joseph, a fait le pari audacieux de placer l'art et la culture au cœur d'une ville longtemps tenue à l'écart des grandes initiatives culturelles nationales. Sélectionné parmi les dix premières organisations lauréates du programme REVIV de FOKAL, financé par l'Union européenne, le Centre entre aujourd'hui dans une nouvelle phase de son existence.
Un nom, un lieu, une vision
Pourquoi Hinche ? Parce que le besoin y est criant. Depuis plus d'une décennie, ses fondateurs observent un déclin profond des valeurs sociales et culturelles dans la région : absence de lieux de rencontre, de création, de réflexion. « La ville est en marge de l'écosystème culturel », résument-ils. C'est précisément cette marginalisation qui a convaincu Samuel Bellot et Valery Joseph d'y implanter un espace alternatif, une véritable institution culturelle capable de rendre la ville viable et de forger une identité locale.
Le nom du Centre rend hommage à Chavannes Jean-Baptiste, figure majeure et trop méconnue du patrimoine haïtien. Depuis plus de cinquante ans, cet homme consacre sa vie à la lutte pour le bien-être des paysans, la souveraineté alimentaire, la justice climatique, la défense de la langue créole et la valorisation de la culture populaire. Porter son nom, c'est s'inscrire dans cette même continuité.
Le logo du centre dit le reste : un tambour, symbole de la culture populaire haïtienne ; un livre, pour la connaissance et la transmission du savoir ; un berimbau, instrument afro-brésilien, symbole du rapprochement culturel entre le Brésil et Haïti et de la résistance des peuples. Trois objets, une vision : la culture comme force vivante, éducative et profondément enracinée dans l'histoire.
Changer la vie par l'art
La mission du Sant Kiltirèl CJB tient en une phrase : l'art et la culture comme outils de changement social. Au quotidien, cela se traduit par des ateliers de formation pour les jeunes des quartiers marginalisés, des conférences-débats, des causeries, des projections documentaires et une bibliothèque composée majoritairement d'auteurs haïtiens. La troupe de théâtre SK CJB, elle, se déplace vers son public et investit la rue.
L'espace accueille une grande diversité de profils : jeunes des quartiers marginalisés, élèves, universitaires, artistes, artisans, organisations culturelles. Cette mixité, loin d'être un défi, est vécue comme une richesse. « Peu importe l'origine ou le statut social, chacun peut nouer des amitiés et forger une identité locale grâce à la culture, utilisée comme outil de cohésion sociale », expliquent les fondateurs.
Konbit Teyat, Tanbou, Dans ak Pwezi pou chanje Lavi
C'est le titre du projet lauréat du programme REVIV et c'est, en soi, un programme. Théâtre, tambour, danse et poésie pour changer la vie. Quatre disciplines réunies parce qu'aucune d'elles, prise isolément, ne pourrait provoquer un impact aussi profond. Ensemble, elles ouvrent un espace de réflexion collective sur des thématiques exigeantes : changement climatique, consolidation de la paix, violences basées sur le genre, autonomisation des femmes, autant de sujets liés aux Objectifs de développement durable (ODD 5, 13 et 16).
Le projet prévoit des spectacles dans cinq communes stratégiques du Centre et du Nord : Hinche, Maïssade, Thomonde, Pignon et Saint-Raphaël. Des territoires où les initiatives culturelles sont rares, mais où les besoins sociaux et environnementaux sont très présents. Dans chaque commune, la démarche est participative : rencontres préalables avec les autorités locales, les écoles et les leaders communautaires, recueil de témoignages pour nourrir les créations, implication d'artistes locaux, dialogues adaptés aux réalités du territoire.
Au cœur du projet : le Konbit. Ce groupe de jeunes engagés, formés à l'animation culturelle, à la médiation communautaire et à l'organisation d'activités, est conçu pour continuer à porter l'action bien après la fin du programme. « Nous ne voulons pas seulement présenter des spectacles ; nous voulons laisser derrière nous une force vivante », affirment les fondateurs.
Une reconnaissance fondatrice
Être sélectionné parmi les dix organisations du programme REVIV, à peine deux ans après la création du centre, a été vécu comme « une bouffée d'oxygène ». La nouvelle est arrivée par un courriel officiel de FOKAL, suivi d'un appel de l'équipe du programme. Pour une institution aussi jeune, cette reconnaissance valide à la fois une vision et une constance sur le terrain : ateliers artistiques, actions citoyennes, accompagnement des jeunes et des femmes, art-thérapie, théâtre pour la paix.
La subvention de FOKAL couvre la totalité du budget du projet, le Sant Kiltirèl CJB n'ayant ni partenaire financier ni cofinancement. Ce soutien est donc déterminant : il permet de rémunérer justement les artistes et formateurs, de produire des spectacles de qualité professionnelle, de couvrir déplacements et logistique dans plusieurs communes et de documenter les créations.
L'art qui change quelque chose
Comment mesure-t-on un impact invisible, diffus, mais peut-être le plus durable ? Le Sant Kiltirèl CJB observe les discussions qui naissent dans les familles, les marchés, les écoles et les initiatives communautaires qui apparaissent après ses activités. Il a aussi vécu ces moments où l'art bascule une trajectoire. Lors d'ateliers d'art-thérapie menés avec Zanmi Lasante, un jeune qui ne parlait presque jamais a commencé à s'exprimer à travers le dessin, puis la parole. « De petites victoires, mais elles transforment des trajectoires. »
À ceux qui doutent encore que la culture puisse être un levier de changement en temps de crise, le Sant Kiltirèl CJB répond simplement : « En période de crise, la culture reste debout et devient un refuge. Nous croyons qu'elle nous permet d'imaginer un monde meilleur et de reconstruire une société fragilisée par la violence. »
