La BIT Haïti fait de la scène un abri pour les enfants déplacés

BIT Haiti siteLe Centre Culturel Pyepoudre, sis à Bourdon, a accueilli les 30 et 31 mars 2026 une restitution d'atelier de théâtre. Ce spectacle a été réalisé par 10 enfants venus des camps de déplacés dans le cadre du projet « Théâtre contre la violence » mené par la Brigade d’Intervention Théâtrale-Haïti (BIT-Haïti).

Pendant ces deux jours, en lieu et place des tentes de fortune et des abris de bâches usées par le soleil et la pluie, un autre espace s’est offert à eux, avec un tout autre décor. Ce spectacle, porté par des enfants vivant dans ces camps, n’était pas seulement une représentation artistique : c’était une dénonciation de leurs conditions de vie, laissées à l’abandon par l’État haïtien et les autorités politiques. Un acte de résilience. Une tentative, fragile mais puissante, de reprendre possession d’une histoire souvent marquée par la violence et le déracinement.

Un accueil chaleureux

Durant ces deux jours, dès 1h30 PM, les gens commencent à franchir la barrière du Centre Culturel Pyepoudre pour l'ultime spectacle qui commencera à 2h00 PM. Le public, composé majoritairement de personnes déplacées, se montre très intéressé pour suivre le spectacle.

Entre-temps, à l'intérieur, les techniciens ajoutent les dernières touches. Les deux animatrices (Jenny et Daphena) font les dernières mises en place. Rien ne laisse au hasard.

À 2h00 PM, un membre de l'équipe de la BIT HAITI invite le public à prendre place pour suivre le spectacle où l'émotion sera forte. Dans le couloir du Centre Culturel Pyepoudre, les pas se suivent, mais sans bousculade. Des dizaines de personnes, pour la plupart venues des camps de déplacés s'empressent pour trouver une place.

Dès les premières minutes, l’émotion est palpable. Une musique mélancolique commence le spectacle, suivie de la rentrée des 10 acteurs.

Une scène qui touche la sensibilité

Après deux semaines de formation, les jeunes comédiens sont prêts à offrir au public leur prestation. Bien que la timidité et le stress soient présents, mais les uns rassurent les autres. Dans le premier acte, une fille avance, et dit : « Mes amis, voici le camion de nourriture. »

Dans un vacarme, de multiples voix s’élèvent : « Ne va-t-on pas nous bousculer ? », « Est-ce qu’on va vraiment trouver aujourd’hui ? » Toutes ces interrogations trahissent une profonde inquiétude.

Tout de suite après, vient le second acte. Une jeune fille avance devant le public et raconte une expérience qu'elle a vécue au camp. « Un mardi, je dormais au camp après l'école. Le lendemain, une jeune fille me disait qu'un homme m'a touché dans mon lit. Je lui demandais qui c'était, mais elle se taisait. Quelque temps après, quand ma mère est revenue, elle a tout avoué à ma mère. Cela me dérangeait énormément. Quelle misère, pour ceux qui vivent dans les camps ! »

Après son témoignage, un autre enfant avance pour raconter son expérience. « Une fois, on distribuait des kits au site. Pendant la séparation, une bagarre à eu lieu. Il y a eu des blessés et même des morts. Quelle misère, pour ceux qui vivent dans les camps ! », lance une fillette d’une dizaine d’années, sous les regards attentifs du public.

Puis, un autre. Et, encore, un autre avec des témoignages de plus en plus déchirants. Tous les témoignages s'achèvent avec cette expression remplie de soupirs : « Quelle misère, pour ceux qui vivent dans les camps ! »

Dans l’assemblée, certains essuient discrètement leurs larmes.

Peu de temps après, l'atmosphère change. L’un des jeunes acteurs monte sur la scène pour chanter le calvaire des enfants qui résident dans les camps. Avec aisance, il prononce les mots de cette chanson qu'il a lui-même composée d'une telle manière que le public entre en réflexion. L'assistance fut dans une totale consternation. Certaines personnes inclinent la tête vers le bas, d'autres mettent la main sur la joue. Les paroles de la chanson transpercent chaque spectateur d’une façon unique.

Après la chanson magistralement bien présentée au public, les dix acteurs sont à nouveau sur la scène. Dans ce nouvel acte de la pièce, ils sont en classe et pendant les heures de cours, une rafale de tirs discontinue la séance de cours. Tous, dans un véritable vacarme, cherchent un endroit pour se mettre à l'abri des tirs.

Impressionnant ! La scène s'anime. L'ambiance devient de plus en plus dense dans la salle du Centre Culturel Pyepoudre.

Ce spectacle ne se limite pas à une simple performance. Il crée une interaction forte avec le public. À plusieurs reprises, les enfants interpellent les spectateurs et les autorités, posent des questions, les invitent à réfléchir.

Une enfant lance : « Quand je quitte l’atelier de théâtre pour retourner sur le site, j’ai l’impression d’entrer en enfer. » Un autre enfant ajoute : « Je me sens bien uniquement à l'atelier de théâtre. »

Après quelques secondes de silence, un enfant du groupe crie : « L'État, l'État, l'État. »

Une voix réplique : « Pourquoi cherchez-vous l'État ?

L'ensemble des enfants répondent : « Pour pouvoir aller à l'école. Pour pouvoir trouver un toit décent pour se loger. Pour avoir de la nourriture. »

À l'issue de ces dernières réponses lancées avec fureur, le spectacle se termine sous les applaudissements du public.

Un spectacle qui interpelle

Après le spectacle, vient le moment des échanges entre les artistes et le public. D'abord, Jenny Cadet, l'une des artistes qui a accompagné les enfants, a pris le temps de présenter successivement les jeunes comédiens en donnant leur nom et le rôle que chacun d'entre eux a joué, sous les acclamations surchauffées du public. Par la suite, Daphena Remedor a expliqué au public le processus de création du spectacle.

« Ce spectacle est une représentation réelle de ce qu'il y a dans les camps. Nous avons pris le temps d'écouter l'histoire de chaque enfant afin de leur donner une forme artistique », explique-t-elle devant les regards curieux du public.

Elle renchérit : « Par exemple, la scène où ils présentent la classe est un cas typique. D’après ce qu’ils nous racontent, dans l’école qu’ils fréquentent, plusieurs écoles coexistent en une seule, et plusieurs classes se retrouvent dans une même salle. Autrement dit, un même professeur travaille simultanément avec des élèves de 6e année fondamentale, de 4e année fondamentale et de 2e année fondamentale. C’est une situation particulièrement complexe. »

Les enfants à leur tour ont échangé avec le public. Des parents, des jeunes ont exprimé leur opinion sur la situation des personnes qui vivent dans les camps.

« Ce que les enfants racontent dans ce spectacle est notre vécu au camp. Ce n'est pas de la fiction, c'est la vérité. Dans les camps, il y a de la violence et la de précarité. C'est difficile pour nous de vivre dans un endroit pareil », évoque une dame dans la quarantaine, avec presque des larmes aux yeux.

Puis, une jeune dame demande le micro pour placer un mot. Vêtue d'un t-shirt noir et blanc et les cheveux au vent, Élisabeth Cajoux, étudiante en travail social, exprime son amertume face aux récits interprétés par les enfants dans le spectacle.

« Au début, je pensais que c'était une scène imaginaire, mais en sachant que cela est tiré de la réalité, je me sens profondément attristée. À travers ce spectacle, je vois qu'il y a une forme de banalisation de l'attouchement et même de possibles cas de viol dans ces histoires. Pour moi, c'est vraiment douloureux pour ceux qui vivent dans ces milieux. Je suis désolée », exprime Elisabeth Cajoux avec un cœur contrit et des lèvres remplies d'amertume.

Une parenthèse dans un quotidien difficile

Pour les gens qui vivent dans les camps, ce moment de spectacle réalisé pendant deux jours hors du camp a représenté une véritable bouffée d’air.

« On oublie un peu nos problèmes », confie une mère qui était venue assister au spectacle. « Voir nos enfants sourire comme ça, ça nous donne de la force », conclut-elle.

Dans un environnement où les conditions de vie restent précaires — accès limité à l’eau potable, à l’éducation et à la sécurité —, ces moments de joie sont précieux.

À travers ce spectacle, les enfants rappellent que, malgré tout, la vie continue. Et que l’enfance, même fragilisée, demeure.

Sous une autre acclamation du public, les jeunes acteurs laissent la scène avec un sentiment du devoir accompli. Accompagnés de leurs monitrices, ils saluent, souriants, parfois surpris par l’ampleur de la réaction du public.

Ce spectacle rappelle que les enfants, même confrontés à des réalités dures, gardent une capacité incroyable à rêver, à créer, à espérer.

Car derrière chaque scène, chaque mot, chaque geste, il y a une vérité simple mais essentielle : ces enfants ne sont pas seulement des victimes, ils sont aussi des acteurs de leur propre histoire. Pendant deux jours, ils l’ont rappelé avec force.

Terry Vebert Belfleur

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