Ernst St Rome, le marionnettiste qui fait parler les silences
À travers ses marionnettes, cet artiste haïtien porte une vision du monde où l'art sert à transmettre, à inclure et à transformer. Son projet Chikata Fwèt Kach ! soutenu par REVIV de la FOKAL et l'Union européenne, cristallise quarante ans d'engagement.
Il y a des artistes dont l'œuvre ressemble à leur vie, non pas parce qu'elle en est le miroir, mais parce qu'elle en est le prolongement. Ernst St Rome est de ceux-là. Depuis 1986, quand il anime pour la première fois Ti Boss, sa marionnette à fils représentant un Roi Rara aux gants blancs, il n'a jamais cessé de faire de ses personnages en tissu et en bois des porte-voix de ce qui compte.
Fils du peintre Gérard St Rome, formé à l'école de la curiosité et du bricolage, Ernst hérite d'un rapport à la création qui refuse les frontières entre les disciplines. Peinture, photographie, sculpture, théâtre, tout se mêle dans son atelier. Mais c'est la marionnette qui, depuis quatre décennies, reste son territoire de prédilection et de combat.
« Une marionnette est irrévérencieuse, malicieuse et a son propre univers. Elle me permet de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. »
Transmettre : la mission première
La transmission est le fil conducteur de toute l'œuvre d'Ernst St Rome. Dès ses débuts, au jardin d'enfants Les Papillons, il comprend que la marionnette n'est pas qu'un jouet : c'est un outil de langage. « La marionnette facilite le langage et l'écoute par le dialogue », dit-il simplement. Une conviction qu'il a portée dans des orphelinats, des écoles, des anniversaires, puis sur les grandes scènes de la Francophonie à Abidjan en 2017, où il représentait Haïti avec ses marionnettes géantes.
Cette vocation pédagogique se retrouve au cœur du projet Chikata Fwèt Kach ! son adaptation du conte traditionnel haïtien pour un public contemporain. Le spectacle, conçu pour des représentations à Bois-Patate et Canapé-Vert, intègre une démonstration en direct d'un bio-digesteur artisanal : comment transformer des déchets organiques en énergie. De la marionnette à l'écologie, le message reste le même, tout citoyen peut comprendre, agir, changer.
Inclure : rendre la dignité à Chikata
Chikata, dans la tradition orale haïtienne, désigne une personne difforme, rejetée, méprisée. Mais dans ce conte, il finit héros. C'est précisément ce renversement qui intéresse l'artiste. « L'infirmité ne peut être un obstacle à la réalisation de son destin », affirme Ernst St Rome, qui a été personnellement touché par la situation de son neveu en situation de handicap. « Je n'ai jamais pu jouer avec lui. À chaque fois que je le voyais, il me faisait fondre en larmes. »
Le spectacle devient ainsi un acte politique doux, une invitation à regarder autrement ceux que la société haïtienne, manquant d'infrastructures et d'empathie, laisse trop souvent de côté. En parallèle, une exposition itinérante des différentes familles de marionnettes de la Compagnie Au Fil du Temps, à gaine, à tige, à fils, géantes, permet de toucher des publics variés et de valoriser la diversité de cet art encore trop méconnu en Haïti.
« Pour moi, souvent les personnes survivent parce qu'elles ont le souffle de la vie en elles, mais elles ne vivent tout simplement pas. »
Enraciner : la mémoire comme socle
Ernst St Rome ne crée pas dans le vide. Chaque spectacle puise dans le patrimoine littéraire et oral haïtien : Men Kafegriye, Ti Sentaniz de Maurice Sixto, La Famille des Pitite-Caille de Justin Lhérisson, Les Arbres Musiciens de Jacques Stephen Alexis et aujourd'hui Chikata, ce conte maternel gravé dans sa mémoire depuis l'enfance. « La société haïtienne a construit ses valeurs, ses coutumes, sa mentalité avec les contes, les histoires, les audiences qui sont le reflet de notre comportement et forgent notre identité. »
Mais il ne s'agit pas de muséifier le passé. En intégrant la problématique des déchets et de l'inclusion dans un récit vieux de plusieurs générations, Ernst St Rome prouve que les contes sont vivants, qu'ils n'attendent que quelqu'un pour leur redonner une voix.
Les valeurs défendues, en résonance avec REVIV
C'est précisément cet alignement de valeurs qui a conduit FOKAL à retenir le projet d'Ernst St Rome parmi les lauréats du second appel à propositions du programme REVIV, financé par l'Union européenne. Le programme vise à encourager les artistes à créer des œuvres questionnant notre rapport à l'environnement et aux enjeux sociétaux contemporains, en impliquant les communautés. Le projet Chikata Fwèt Kach ! coche toutes ces cases, et bien plus.
Pour cette année 2026, Ernst St Rome rêve d'un signe simple : que le texte du spectacle reste dans la mémoire collective, et que quelques familles de Bois-Patate ou de Canapé-Vert aient répliqué le prototype de bio-digesteur chez elles. Un vœu à l'image de l'homme, grand dans son ambition, humble dans ses attentes, profondément ancré dans le réel.
« Mon rêve est que dans dix ans on puisse voir éclore de nouveaux spectacles autour des œuvres du patrimoine haïtien. »
Crédits photographiques : Moyise (Moïse Pierre), Carvens Adelson, Garry Doriscat, Clifford Guerrier, YOD, Ernst St Rome.
Le programme REVIV est mis en œuvre par la Fondation Connaissance et Liberté (FOKAL) en partenariat avec la Délégation de l'Union européenne en Haïti.
