"Nanm Solèy Dayiti" : quand l'art devient mémoire et résistance
En 2025, la première année du programme REVIV de la FOKAL avec un financement de l’Union européenne a permis de subventionner dix projets portés par des organisations culturelles haïtiennes engagées. Parmi elles, l’association « Konpayi Nanm Solèy Dayiti – KNSD », basée à Hinche, dans le département du Centre. À travers cette série de présentations, la FOKAL met en avant les organisations bénéficiaires et les initiatives qu’elles développent dans le cadre du programme REVIV. Focus sur KNSD et son projet.
L'âme lumineuse du peuple haïtien
Le nom dit tout. « Nanm » pour l'essence profonde d'une identité culturelle. « Solèy » pour la lumière, l'espoir, la résilience. Ensemble, ils forment une vision : faire rayonner la richesse culturelle d'Haïti, même dans les contextes les plus difficiles. C'est avec cette ambition que la Konpayi Nanm Solèy Dayiti — KNSD — a vu le jour le 30 avril 2014 à Hinche, portée par un groupe d'étudiantes et de professionnelles issues des arts de la scène, des arts plastiques, du droit, de l'économie, de la sociologie.
À l'époque, le département du Centre ne dispose d'aucun espace structuré dédié à la création artistique et à l'engagement culturel. KNSD naît pour combler ce vide, en offrant aux jeunes une alternative à l'exclusion sociale — en utilisant l'art comme outil d'expression, d'éducation et de transformation sociale. Dix ans plus tard, la compagnie a formé des centaines de jeunes, organisé des festivals reconnus nationalement et internationalement, et noué des partenariats avec des organisations d'envergure.
Créer avec les communautés, pas pour elles
L'identité artistique de KNSD est profondément enracinée dans les réalités sociales, culturelles et historiques d'Haïti. Sa démarche est communautaire et participative : la compagnie ne crée pas pour un public, elle crée avec les communautés. Engagée et inclusive, sa pratique intègre des voix souvent marginalisées — jeunes, femmes, habitants des zones rurales. Elle puise dans la mémoire collective haïtienne, les traditions orales, la musique, la peinture, le macramé et les arts visuels pour construire des œuvres qui font sens localement tout en portant un message universel.
Parmi ses réalisations les plus marquantes, les ateliers de théâtre communautaire ont permis à des dizaines de jeunes de s'exprimer librement, de renforcer leur estime de soi et de développer des compétences créatives et citoyennes. Le festival « Hinche à l'Écran », organisé avec le soutien de la FOKAL, a rassemblé plus de 250 jeunes issus des 13 communes du département du Centre. Plusieurs participants sont ensuite devenus des leaders communautaires et des ambassadeurs culturels dans leurs quartiers.
« Les organisations culturelles en région ne doivent pas attendre les ressources des grands centres pour agir — elles doivent s'organiser, documenter, partager et réclamer leur place dans l'écosystème culturel haïtien. »
Mémoire Vivante : un projet pour ne pas oublier
C'est dans ce contexte que KNSD soumet au programme REVIV son projet phare : Mémoire Vivante en faveur des Arts visuels et du Patrimoine. L'idée est née d'un constat douloureux : les violations des droits humains et les luttes sociales en Haïti sont souvent oubliées, peu documentées, effacées de la mémoire collective. L'art visuel — photographie, peinture, sculpture, multimédia, danse et théâtre de rue — devient alors le véhicule pour rendre ces réalités visibles, accessibles et émotionnellement puissantes.
Sur une durée de 24 mois, le projet déploiera des expositions itinérantes et des spectacles de rue dans quatre communes réparties sur les départements du Centre et du Nord : Hinche, Maissade, Pignon et Saint-Raphaël. Ces territoires ont été choisis pour leur richesse culturelle et historique, leur faible accès aux initiatives culturelles structurées et la présence de jeunes engagés mais peu accompagnés.
60 jeunes, gardiens de la mémoire
Au cœur du dispositif : 60 jeunes âgés de 15 à 35 ans, sélectionnés sur la base de leur motivation, de leur engagement communautaire et dans un souci de parité de genre et de représentation territoriale équilibrée. À travers des ateliers de photographie documentaire et d'arts plastiques, ils deviendront les collecteurs et créateurs d'une mémoire collective menacée de disparition.
La collecte communautaire, prévue dans les quatre communes, se fera à travers des rencontres avec les habitants, des campagnes de sensibilisation, la numérisation de photos et d'objets historiques, et la documentation de récits de vie. Les productions artistiques issues de ces ateliers — créations visuelles, sculptures, installations — alimenteront ensuite des expositions mobiles et interactives, accompagnées de performances, présentées dans des espaces publics : écoles, places, centres culturels.
Au-delà des compétences artistiques, KNSD souhaite que ces jeunes repartent avec un sentiment de fierté culturelle haïtienne, une conscience citoyenne renforcée et la conviction de leur rôle en tant qu'acteurs de changement dans leurs communautés.
Une mémoire numérique pour 20 000 utilisateurs
Le projet prévoit également le développement d'une plateforme numérique pour diffuser largement les archives collectées et les expositions. Une stratégie digitale structurée en trois axes est prévue : une présence active sur les réseaux sociaux (Facebook, Instagram, TikTok) avec des extraits d'archives, des portraits de participants et des témoignages ; des partenariats avec des médias locaux et des radios communautaires ; et une mobilisation lors des expositions itinérantes. L'objectif : atteindre au moins 20 000 utilisateurs en ligne sur 24 mois.
FOKAL et REVIV : un partenariat ancré dans la confiance
La relation entre KNSD et la FOKAL ne commence pas avec REVIV. Elle s'inscrit dans une histoire de confiance et de complémentarité éprouvées, à travers le soutien au festival « Hinche à l'Écran » et au Centenaire des artistes haïtiens. Le programme REVIV représente aujourd'hui une opportunité stratégique pour amplifier l'impact de KNSD, dans une vision commune de valorisation de la mémoire, de la culture et de l'inclusion sociale.
Pour la mise en œuvre du projet, KNSD s'appuie sur ses partenaires JAHRES (appui technique et administratif) et Hinche en Mots (logistique et mobilisation communautaire), ainsi que sur un réseau dense d'institutions éducatives, d'organisations de la société civile et de partenaires historiques.
« Même loin des grands centres, il est possible de créer un impact puissant », conclut KNSD. La mémoire des luttes haïtiennes pour les droits humains — la dignité, la solidarité, la résistance — mérite d'être préservée. Avec le soutien de REVIV, Nanm Solèy Dayiti s'apprête à en confier la garde aux mains de soixante jeunes. Et à faire rayonner, une fois de plus, l'âme lumineuse d'Haïti.
