Discours de Michèle D. Pierre-Louis à l'occasion de la commémoration du 16ème anniversaire du séisme de 2010
Le 12 janvier 2026, à l’occasion du seizième anniversaire du séisme de 2010, la Fondation Connaissance et Liberté – FOKAL a organisé une cérémonie de commémoration au Centre culturel Brésil–Haïti, en mémoire des milliers de disparu.e.s de cette tragédie. Ce temps de recueillement, partagé avec des partenaires, des représentants d’organisations de la société civile, des missions diplomatiques et des proches de la Fondation, s’inscrit dans une continuité de mémoire. Il rappelle, malgré les déplacements imposés par le contexte du pays, la nécessité de s’interroger sur ce que signifie encore se souvenir aujourd’hui.
Nous vous invitons à découvrir le texte intégral du discours de Michèle Duvivier Pierre-Louis à cette cérémonie d'hommage.
Centre culturel brésilien
Je me suis posé plusieurs questions quand est venu le temps de prendre la parole une nouvelle fois en ce jour de commémoration du séisme du 12 janvier 2010. 16 ans déjà depuis le séisme. 15 ans depuis que ce rituel nous réunit, rituel commencé par les organisations féministes dont je salue la présence.
Je me suis demandé quoi dire aujourd’hui ? Quels mots font sens ? Quelle parole renvoie à ce qui devrait compter pour nous, un imaginaire qui lie, relie, délie, un imaginaire qui puise dans nos mémoires vives ce qu’il y a de fécond, aspire à l’ouverture, au dépassement, à la mise en commun qui libère ?
Je n’ai pas de réponse. En ces temps de profonde incertitude, de « grande bascule » comme on l’entend souvent, on se retrouve face au déchaînement des puissances impériales et de leurs systèmes maffieux, où le droit des gens et le droit à la vie ne veulent plus rien dire. Nous, nous avons depuis longtemps « basculé » dans l’indicible et l’innommable.
Pourtant, il faut bien une parole en ce jour de commémoration. Je me suis mise alors à penser à tous ces morts, femmes, hommes, enfants, bébés, qu’on n’a pas nommés, qu’on n’a pas comptés, qu’on ne compte toujours pas. Celles et ceux d’il y a 16 ans, celles et ceux d’hier et peut-être même d’aujourd’hui.
Faut-il bien qu’il y ait une pensée solidaire pour tous ces disparus… morts pour rien… « morts pour du vent », comme a dit le poète.
Je prends donc la parole, pour eux, pour elles, mais aussi pour vous. Vous qui êtes venus faire en sorte que le souvenir de nos disparus ne sombre pas dans l’oubli, ceux et celles qui nous sont proches dont nous mesurons encore le poids de l’absence, ceux et celles qu’on n’a pas connus mais dont la disparition commande notre respect.
Je vous remercie pour votre présence, toujours fidèle, toujours attentive à cette cérémonie qui honore la mémoire de personnes qui nous sont chères.
Dans les temps qui ont suivi le séisme, nous avions rêvé reconstruction, refondation, renaissance. Nous avions osé imaginer une capitale rebâtie à la hauteur de nos espérances, de notre dignité, de notre désir de voir et de faire du neuf, dans la prise en compte de notre riche patrimoine. Aujourd’hui, on se rend compte que la destruction causée par le tremblement de terre semble bien moindre par rapport à celle qui continue de faire disparaître des quartiers entiers. Nous en sommes à comparer des degrés du pire. Dans notre ère du faux et des simulacres, seuls les cadavres ne font pas semblant, comme avait justement noté un ami poète.
Au cours de ces quinze dernières années, quelles ont été les leçons apprises ? Quand on assiste aux constructions anarchiques de toutes dimensions dans des espaces indignes, aux trafics en tous genres, aux immenses containers qui zigzaguent dans des rues pas faites pour de tels gabarits, et je parle particulièrement du Cap-Haïtien et de ses environs, mais pas seulement, on ne peut pas ne pas avoir peur d’un nouveau malheur, un grand malheur.
Espas kote nou komemore 12 janvye a chanje yon lòt fwa ankò. Pandan plizyè ane, nou te reyini nan Memoryal Pak Matisan an, lè sa vin enposib poutèt aktivite gang ame yo, nou komemore anliy ; nan 2 dènye ane yo se te nan Maison Dufort. Ane sa nou nan Sant Kiltirèl Bresil-Haïti.
Chanjman sa yo vle di kichòy. Deplasman sa yo senbolize sitiyasyon n ap viv nan peyi a. Se prèske tout yon pèp ki nan kouri. Nou gen chans nou jwenn espas sa jounen jodi a, nou pa konn kòman sa pral ye nan tan k ap vini yo.
Men tankou pawòl yo di, fò n ranmase karaktè n. Fò n ka jwenn nan lespri n ak nan fon kè n, fòs ak detèminasyon pou nou kontinye konstwi, kreye, pwodui, rasanble, rete solidè. Lè m ap sikile nan lari Pòtoprens nan zòn ki poko tonbe yo, oubyen nan lòt kote nan peyi a, lè m obsève fason moun yo ap degaje yo nan kondisyon ki bay kè fè mal, m wè se yon pèp ki anvi viv, ki gen yon enèji nan demach li, nan transaksyon ak echanj l ap regle chak jou pou l siviv, menm nan pawòl li. Li byen konnen kretyen vivan pa fèt pou viv nan sitiyasyon sa yo. Li espere menm jan avè n, yon jou enèji sa va kanalize nan yon mouvman kolektif tèt ansanm pou kreye lòt espas kote n ap kapab deplwaye ansanm tout kapasite n yo san kè sote.
L’empathie ne suffit sûrement pas, mais elle nous aide à garder notre humanité et à rester alertes sur le sort des autres, à aspirer à la beauté.
Nous sommes encore dans l’inconnu. Je reprends souvent à mon compte ces vers d’Aimé Césaire dans La tragédie du roi Christophe qui symbolisent l’effort et la lutte, «…Un pas, un autre pas, encore un autre pas et tenir gagné chaque pas !
J’ai cherché mes mots, mais il en est un que je n’ai aucune hésitation à dire haut et fort : merci. Merci à tous ceux, toutes celles qui ont organisé cette cérémonie du souvenir, le staff de FOKAL, Michèle Lemoine et son équipe, la chorale, les musiciens, les poètes et ceux qui nous ont dit les textes poétiques. Un merci spécial au Centre culturel Brésil-Haïti, et je le redis, un grand merci à vous pour votre présence.
Michèle Duvivier Pierre-Louis
12 janvier 2026
