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« Koulè Ki Pale : Les Couleurs qui Parlent » : quand l’art devient un outil de gestion des conflits

  • 8 octobre 2026

À travers le projet « Koulè Ki Pale : Les Couleurs qui Parlent », financé par le programme REVIV, porté par FOKAL avec le financement de l’Union européenne, DEVDYNAMICS accompagne des jeunes du Cap-Haïtien dans l’utilisation de l’art comme moyen d’expression, de dialogue et de transformation non violente des conflits. Dans cet entretien, Rodely Jean, directeur exécutif de Développement et Dynamisme (DEVDYNAMICS), revient sur la genèse du projet, son déroulement, les premiers résultats obtenus et les perspectives envisagées.

Genèse du projet

Qu’est-ce que DEVDYNAMICS et comment est né le projet « Koulè Ki Pale : Les Couleurs qui Parlent » ? Pourquoi avoir choisi de répondre au thème « Art en Crise : gestion et pro-action » de l’Appel 5 de REVIV ?

DEVDYNAMICS (Développement et Dynamisme) est une organisation de la société civile fondée en 2021 et basée au Cap-Haïtien. Nous travaillons à la jonction du numérique et de l’engagement citoyen : des outils, des formations et des initiatives qui donnent aux habitants du Nord et à leurs organisations les moyens d’agir.

Koulè Ki Pale repose sur un constat que nos participants ont confirmé dès le premier jour. Presque tous pratiquaient déjà un art, le théâtre surtout, tous pensaient que l’art peut aider à apaiser un conflit, et trois seulement avaient déjà reçu une formation sur le sujet. Il y avait donc, d’un côté, une jeunesse qui sait s’exprimer, et de l’autre, très peu d’outils pour transformer les tensions du quotidien. Nous avons voulu relier les deux.

Le déclic tient à un paradoxe que nous ne voulions plus laisser passer. Au Cap-Haïtien, des jeunes savent faire parler une scène, une chanson, un trait de pinceau, et pourtant, quand une dispute éclate pour de bon, nombre d’entre eux se taisent ou s’éloignent. Une participante l’a dit à sa façon dès son entrée en formation : elle a tendance à rester silencieuse quand elle est vraiment en colère. Ce silence, chez des jeunes qui ont tant à dire, est ce qui nous a mis au travail : leur donner des mots, des gestes et un espace pour dire le conflit au lieu de le subir.

Le thème de l’Appel 5, « Art en Crise : gestion et pro-action », nous parlait pour ses deux derniers mots. Gérer, c’est ne pas subir ; agir en amont, c’est outiller ceux qui vivent les crises plutôt que d’attendre qu’elles passent. Les conflits familiaux, de voisinage ou de pouvoir font partie du quotidien de ces jeunes, et l’art est un langage qu’ils maîtrisent déjà pour les dire sans les aggraver.

Finalité et objectifs

Quels étaient les objectifs concrets visés pour les 15 à 20 jeunes du Cap-Haïtien participants, notamment pour les jeunes filles et les jeunes issus de quartiers défavorisés qui étaient prioritaires ?

Nous visions trois choses. D’abord, que les jeunes apprennent à lire un conflit : repérer les signes avant qu’il n’éclate, distinguer un fait de l’interprétation qu’on en fait, comprendre les besoins cachés derrière la colère. Ensuite, qu’ils s’exercent à le transformer sans violence, par le dialogue, la médiation et la création artistique. Enfin, qu’ils repartent avec un outil à partager, un podcast de trois épisodes.

Dix-neuf jeunes majeurs ont suivi la formation, avec une moyenne d’âge d’environ vingt-trois ans : neuf étudiants, sept en recherche d’emploi, les autres dans une autre situation, et presque tous artistes. Six jeunes femmes faisaient partie du groupe, et ASF Canada a relevé qu’elles ont animé les débats autant que leurs camarades masculins.

La priorité donnée aux jeunes filles et aux jeunes de quartiers défavorisés a guidé notre manière de recruter : nous avons ouvert l’appel à travers les réseaux artistiques de la ville, notamment la troupe Kay’Art, que nous avons sollicitée pour proposer la formation à ses membres. Le groupe qui en est sorti est fait de jeunes aux études ou à la recherche d’un emploi, aucun n’étant encore en poste. Nous restons lucides : six femmes sur dix-neuf, ce n’est pas la parité, et c’est un point que nous voulons renforcer à la prochaine occasion.

Nous tenions aussi à ce que chacun, même le plus réservé, trouve sa place. Un contrat de groupe, signé par tous le premier jour, a posé les règles de ce cadre.

Le cœur du projet : art et gestion de conflits

Le projet propose d’« analyser et transformer les conflits de manière non violente » à travers l’art. Concrètement, comment avez-vous construit le pont entre les techniques artistiques utilisées (dessin, collage, jeux de rôle, expression orale) et l’acquisition de compétences réelles de gestion de conflits ?

Notre principe est de ne jamais rejouer la violence à l’état brut, mais de la transposer dans une forme : une scène, un scénario, un collage. Une fois qu’un conflit a une forme, on peut le regarder à distance, en parler, et imaginer comment il aurait pu se passer autrement.

Les quatre jours suivent cette progression. Le lundi, on pose les mots et le cadre : le contrat de groupe, la définition d’un conflit, et une première scène où deux comédiens font monter une dispute sous les yeux de tous, ce qui rend tangible la différence entre un fait et l’interprétation qu’on en fait. Le mardi, immersion théâtrale à partir de scénarios préparés, suivie d’un débriefing sur les émotions. Le mercredi, les jeunes passent de la situation jouée à la situation composée : ils écrivent leurs propres pièces, puis réalisent des collages sur le thème du « Monde », de la cohabitation et de la liberté de conscience. Le jeudi, ils passent à la pratique : médiation devant un arbitre impartial, exercice des cartes d’émotions, puis le micro.

Chaque pratique entraîne ainsi une compétence. Le théâtre fait vivre le point de vue de l’autre, le collage donne du recul, l’écriture structure ce que l’on veut dire, la voix apprend à le dire sans accuser.

Pouvez-vous raconter un moment précis vécu pendant les 4 jours d’ateliers où l’art a permis de révéler, de désamorcer ou de transformer un conflit entre participants ?

Le mardi, un sous-groupe a joué un conflit familial autour d’une succession, un sujet que beaucoup connaissent de près. La scène était d’une justesse qui a saisi toute la salle. Le débriefing a ensuite porté sur les émotions de chaque personnage, et peu à peu le groupe a vu apparaître ce qui se cache derrière une dispute d’héritage : des besoins que personne n’avait dits à voix haute. Une participante en a gardé cette phrase, écrite à la fin de la formation : « il est possible de préserver sa personne, ses valeurs et ses droits tout en étant capable de se mettre à la place de l’autre ».

Un autre moment nous a marqués le jeudi, avec les cartes d’émotions. Par binômes, les jeunes devaient défendre un argument en changeant de ton, de la colère à l’euphorie, sans jamais perdre le fil de leur propos. C’est l’épreuve de quelqu’un qui doit rester maître de lui au milieu d’un conflit, et la salle y a mis une énergie rare.

Les intervenants

Qui sont les formateurs et facilitateurs qui ont animé les ateliers ? Quel rôle ont joué vos partenaires dans la conception et la réalisation du projet ?

La formation a été conduite par notre facilitatrice principale. Deux partenaires juridiques ont apporté un éclairage sur le droit. Le lundi, Me Rodney Rivière, avocat du Collectif d’Avocat-es Spécialisé-es en Litige Stratégique des Droits Humains (CALSDH), a distingué le conflit du litige et présenté la conciliation, la médiation et l’arbitrage. Le mercredi après-midi, Claudine Dolcine et Me Marie Yvonne Bazile, d’Avocats Sans Frontières Canada, ont parlé des émotions, des perceptions et du vivre-ensemble, puis du fonctionnement de la justice : le tribunal de paix, la présomption d’innocence, le droit à un avocat. Ces apports se sont fondus dans le parcours : dès le lendemain, la figure du médiateur et de l’arbitre est entrée dans les jeux de rôles, puis dans le podcast. ASF Canada a salué l’attention, la curiosité et l’engagement des jeunes.

Sòkòy Podcast a mis son studio et son savoir-faire au service de l’enregistrement et du montage des épisodes. La troupe théâtrale et artistique Kay’Art, du Cap-Haïtien, a appuyé l’organisation logistique de la formation. L’Alliance Française du Cap-Haïtien figure également parmi les partenaires du projet.

Quelle a été la part des jeunes participants eux-mêmes dans la construction du contenu du podcast (choix des sujets, écriture, prise de voix) ?

Les voix sont entièrement celles des jeunes. Avant de s’asseoir devant le micro, ils ont suivi une séance de préparation : structurer sa parole, maîtriser son souffle, formuler un message court. Ceux qui tenaient le plus à partager leur expérience sont passés à l’enregistrement. Les trois épisodes suivent le fil des quatre jours : le premier, « Comprendre et désamorcer le conflit », porte sur les types de conflits et la gestion des émotions ; le deuxième, « L’art comme outil de transformation », sur la manière dont le théâtre et les arts plastiques permettent d’exprimer la colère sans violence ; le troisième, « Citoyenneté, droit et médiation », sur ce qu’ils ont appris du droit et sur leur engagement à servir de médiateurs dans leurs communautés. Le cadre vient de la formation, la matière vient d’eux : ce qu’ils ont vécu, leurs exemples, leurs mots.

Déroulement et résultats

Le projet se déroule en trois phases : préparation et recrutement, formation et production du podcast, puis capitalisation et clôture. Où en êtes-vous aujourd’hui, et quels résultats concrets peut-on déjà observer à l’issue des ateliers et de l’enregistrement des 3 épisodes ?

Deux des trois phases sont derrière nous. La préparation et le recrutement sont terminés. La formation s’est tenue du 21 au 24 septembre 2026 avec dix-neuf jeunes, et les trois épisodes du podcast ont été enregistrés lors de la dernière journée. Il reste la capitalisation : une session de restitution publique, le 30 octobre 2026 à l’Alliance Française du Cap-Haïtien, où seront présentés les collages, les scènes de théâtre et les épisodes.

Les résultats déjà visibles sont de trois ordres. Il y a d’abord ce que les jeunes ont créé : des pièces de théâtre écrites par eux, une série de tableaux et de collages exposés sur place le dernier jour, trois épisodes de podcast. Il y a ensuite leurs retours : les treize participants qui ont répondu au questionnaire final recommanderaient tous la formation, et la satisfaction d’ensemble atteint 4,69 sur 5. Il y a enfin leurs progrès, mesurés par leur propre évaluation avant et après : savoir reconnaître les signes d’un conflit qui monte et connaître ses droits et les recours possibles sont les points sur lesquels ils se sentent le plus avancés. L’échantillon est petit et il s’agit d’autoévaluation : nous y voyons une tendance encourageante, pas une preuve.

Quels ont été les principaux défis rencontrés pendant la formation ou l’enregistrement, et comment les avez-vous surmontés ?

Trois imprévus nous ont obligés à arbitrer. Le premier jour a démarré en retard : nous avons condensé l’introduction pour laisser son temps entier à l’avocat du CALSDH. Les cartes d’émotions, prévues dès le début, ne sont arrivées que le jeudi : en attendant, la facilitatrice a donné des consignes d’improvisation à l’oral, puis elle en a fait un atelier à part entière, qui a eu un vif succès. Enfin, il a fallu réorganiser le mercredi pour accueillir ASF Canada sans sacrifier la création : écriture et arts plastiques le matin, droit l’après-midi, avec les notions d’institutions judiciaires présentées à travers des études de cas.

Le défi qui reste ouvert est plus profond : la prise de parole en public. C’est l’endroit où la formation a le moins déplacé les lignes. Dire en public des choses intimes ou conflictuelles demande plus de quatre jours, et la session de restitution est l’occasion de continuer ce travail. Par ailleurs, tous les participants n’ont pu passer devant le micro : l’enregistrement a été confié à ceux qui y tenaient le plus.

Impact

Quel impact avez-vous déjà observé chez les jeunes participants sur le plan personnel, relationnel ou communautaire ?

Ce qui frappe d’abord, c’est le déplacement du regard sur l’art. Tous les jeunes arrivaient convaincus que l’art peut aider face à un conflit, mais ils s’en servaient surtout pour eux-mêmes : écouter de la musique, écrire, évacuer. À la sortie, douze des treize répondants disent que l’art les a aidés à dialoguer calmement, et huit à mieux écouter l’autre. L’art est passé de l’expression de soi à une manière de traverser un désaccord avec quelqu’un.

Cela se lit dans leurs mots. Un participant, qui répondait au départ « aucune idée » à la question de savoir ce que veut dire gérer un conflit par l’art, parle à la fin de décompresser ses émotions à travers une pratique artistique. Un autre explique que l’art permet de faire apparaître un conflit sous tous ses aspects pour le résoudre plus solidement.

Sur le plan personnel et relationnel, les jeunes disent mieux repérer un conflit qui monte, mieux nommer ce qu’ils ressentent et mieux écouter quelqu’un qui n’est pas d’accord avec eux. Au départ, cinq d’entre eux disaient plutôt éviter les situations de conflit. Sur le plan communautaire, plusieurs veulent mettre leurs acquis au service des autres : l’un d’eux écrit avoir cherché à servir de bon médiateur dans sa communauté, et le troisième épisode du podcast porte cet engagement.

Comment envisagez-vous l’impact du podcast une fois diffusé sur Spotify et les autres plateformes, au-delà de l’objectif des 500 écoutes dans les 30 jours suivant la publication ?

Nous voyons le podcast comme un outil qui continue de travailler après sa diffusion. Il fait entendre des voix de jeunes sur un sujet qu’on confie d’ordinaire à des spécialistes, ce qui change le ton et la portée auprès d’autres jeunes. Il peut servir de support dans des associations, des clubs ou des troupes de théâtre : on écoute un épisode, puis on en discute. Il est enfin porté par ceux qui l’ont fait, les participants comme les prestataires du projet, tous engagés par contrat à promouvoir activement les contenus. Les 500 écoutes en 30 jours sont un premier seuil. Ce qui nous importe davantage, c’est que ces épisodes soient réutilisés.

Valeurs de FOKAL et de l’Union européenne

En quoi ce projet illustre-t-il, selon vous, les valeurs de l’Union européenne et de FOKAL ?

Le projet touche à ce que FOKAL et l’Union européenne défendent chacune à leur manière : le dialogue plutôt que la violence, l’inclusion, la liberté d’expression, l’accès au droit et la participation citoyenne.

Le dialogue est au cœur de la formation : un conflit se traite en écoutant, en nommant ce que l’on ressent et en cherchant une issue acceptable pour chacun. La liberté d’expression passe par l’art : les jeunes ont écrit et composé sur la violence urbaine, l’abus de pouvoir, la cohabitation et la liberté de conscience, dans un espace que les intervenants ont jugé sécurisant et stimulant.

L’inclusion se voit dans le groupe lui-même : les plus réservés ont trouvé dans le théâtre et les arts plastiques un moyen de s’exprimer, et les jeunes femmes ont pleinement pris part aux débats. L’accès au droit, c’est la rencontre avec des juristes qui ont répondu sans détour à des questions franches sur la justice et sur les recours possibles. Enfin, la participation citoyenne : plusieurs jeunes repartent avec l’envie d’être des médiateurs dans leur communauté.

Tout cela a été mené depuis le Cap-Haïtien, par une organisation locale et avec des intervenants du pays, ce qui compte pour nous.

Perspectives

Il reste encore la session de capitalisation et la diffusion des épisodes. Comment se prépare cette étape finale, et quelle suite envisagez-vous, pour DEVDYNAMICS comme pour ce type d’initiative, après la clôture du projet ?

La session de restitution publique, prévue le 30 octobre 2026 à l’Alliance Française du Cap-Haïtien, sera le prolongement de la formation. Elle réunira l’exposition des collages et des tableaux, accompagnée d’une prise de parole des artistes sur le lien entre leur œuvre et la gestion pacifique des différends, la présentation de scènes de théâtre et la diffusion des trois épisodes.

Les jeunes préparent déjà leur argumentation orale, et gardent leurs créations en vue de ce rendez-vous. C’est aussi l’occasion de travailler ce qui a le moins bougé pendant les quatre jours, la prise de parole en public, devant la communauté et les partenaires.

Pour la suite, nous souhaitons préserver la dynamique du groupe en faisant de ces jeunes un noyau d’ambassadeurs-médiateurs culturels, capables de transmettre ce qu’ils ont reçu à d’autres jeunes. Ce format court, artistique et débouchant sur une production publique nous paraît reproductible, avec d’autres groupes et dans d’autres quartiers. La question posée le premier matin, que fait-on d’un conflit quand il monte, a reçu en quatre jours des réponses que les jeunes formulent eux-mêmes. Notre ambition est qu’elles circulent.

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