Portrait d’une lauréate de l’Appel 5 REVIV, « Art en crise, gestion et pro-action »

Il y a des artistes qui racontent le monde. Jenny Cadet, elle, a choisi d’agir dessus. Comédienne, metteure en scène, régisseuse de plateau et linguiste, elle porte près de vingt années d’expérience théâtrale, et une conviction qui traverse tout son parcours : le théâtre n’est pas seulement un lieu de représentation, c’est un espace où l’on apprend à écouter, à prendre sa place, à se regarder soi-même et à regarder l’autre.
C’est cette conviction qui l’a menée à « Parole en scène », un projet né d’un constat simple et implacable : en Haïti, dans un contexte de crises répétées, des femmes déplacées internes, victimes de violences conjugales ou basées sur le genre, vivent des situations qui fragilisent profondément leur rapport à elles-mêmes et aux autres. Face à cela, Jenny Cadet s’est posé une question qui allait tout déclencher : « Que peut faire une artiste face à cela ? »

Un théâtre qui agit, plutôt qu’un théâtre qui raconte
« Parole en scène » est né de la volonté de ne pas se contenter de mettre la crise en scène, mais de créer un espace où des femmes puissent reprendre possession de leur parole, explorer leurs émotions, comprendre leurs droits et retrouver, progressivement, confiance en elles.
Le projet a été rendu possible grâce à l’Appel à propositions n°5 du programme REVIV, porté par la FOKAL et financé par l’Union européenne, sur la thématique « Art en crise, gestion et pro-action ». Aux côtés d’autres lauréats de cet appel, Jenny Cadet a conçu un projet à l’image de cette thématique : des ateliers où l’art devient un outil concret de gestion des conflits, mêlant théâtre, psychothéâtre, travail sur les émotions, connaissance des droits, communication non violente et création collective.
« L’art devient alors un espace de transformation, explique-t-elle. Il permet de passer de « je subis » à « je peux parler », puis de « je peux parler » à « je peux agir ». »
Construire la confiance avant de construire la scène
Travailler avec des femmes ayant vécu des violences exige un cadre. Avant de demander aux participantes de s’exprimer, Jenny Cadet et son équipe ont d’abord dû construire la confiance : exercices de lien, travail sur le corps et la voix, écoute, puis un cadre clair, avec le droit de ne pas parler et le droit de ne pas participer si l’on ne se sent pas prête.
Ce cadre n’aurait pas tenu sans une équipe pluridisciplinaire réunissant théâtre, psychothéâtre, accompagnement psychosocial et droit. « L’artiste ne remplace pas la psychologue, la psychologue ne remplace pas l’avocate, et l’avocate ne remplace pas l’artiste, insiste Jenny Cadet. C’est justement la complémentarité qui a fait la richesse du projet. »
« Elles sont là. Elles osent. Elles prennent leur place. »

De la mobilisation à la restitution finale, le projet a suivi un cheminement progressif, et c’est la création collective, puis la restitution, que Jenny Cadet retient comme les moments les plus marquants. Des participantes qui, au départ, ne se connaissaient pas et hésitaient à prendre la parole, ont fini par créer ensemble, occuper l’espace, jouer devant les autres.
« Il y a eu des moments où je les ai regardées et je me suis dit : « Elles sont là. Elles osent. Elles prennent leur place. » Pour moi, c’est cela le plus émouvant. »
Aujourd’hui, le projet achevé, Jenny Cadet observe des changements concrets : une plus grande facilité à nommer les émotions, davantage de confiance dans la prise de parole. « Un projet de quelques jours ne peut pas prétendre régler toutes les difficultés auxquelles ces femmes sont confrontées, reconnaît-elle. Mais il peut permettre à une personne de se dire : « Ma parole compte. » Et pour moi, c’est déjà un changement concret et important. »
FOKAL et l’Union européenne : une confiance qui rend l’action possible
Pour Jenny Cadet, le soutien de REVIV n’a pas seulement financé des ateliers : il a rendu possible une équipe pluridisciplinaire, des conditions de travail adaptées, et surtout le temps nécessaire pour aller de la mobilisation jusqu’à la restitution.
C’est là que se retrouvent, à travers ce projet, les valeurs portées par les deux institutions. La FOKAL, en soutenant des initiatives comme « Parole en scène », réaffirme sa conviction que la culture et la créativité sont des leviers de transformation sociale et de renforcement de la société civile haïtienne, et non de simples produits culturels. L’Union européenne, de son côté, à travers ce financement, traduit concrètement son engagement pour les droits des femmes, la lutte contre les violences basées sur le genre et le soutien aux acteurs de la société civile qui, sur le terrain, construisent des réponses durables aux crises.
« Ce soutien représente aussi une forme de confiance, souligne Jenny Cadet. Quand des institutions décident d’investir dans un projet artistique à vocation sociale, elles reconnaissent que l’art peut être un véritable outil d’action, et pas uniquement un produit culturel. »

Un message aux artistes de demain
Le projet a aussi transformé le regard de Jenny Cadet sur son propre métier. « « Parole en scène » m’a confortée dans l’idée que l’artiste haïtien ne peut pas être complètement séparé de la société dans laquelle il évolue », confie-t-elle. Pour elle, l’art ne résout pas tout, mais il peut créer des espaces de réflexion, de dialogue, de reconstruction et de solidarité.
À celles et ceux qui voudraient, demain, utiliser l’art pour répondre à un enjeu social, elle laisse un message simple : « Osez commencer, mais ne commencez pas seuls. Écoutez les personnes concernées. Travaillez avec des professionnels lorsque les problématiques dépassent votre domaine de compétence. Créez des espaces respectueux et sécurisants. Et surtout, ne sous-estimez jamais la puissance d’une parole lorsqu’on lui donne un espace pour exister. »
Avec « Parole en scène » Jenny Cadet aura démontré, ateliers après ateliers, qu’une scène donnée à la parole peut devenir bien plus qu’un espace d’expression : un espace où l’on se reconstruit, où l’on se reconnaît, et où l’on recommence à agir.
