Proposition de lecture du CCKD: Lire L‘espace d’un cillement de Jacques Stephen Alexis...

Espace CillementLa parution de L’espace d’un cillement, en 1959, avait décontenancé un pan de la critique littéraire. L’œuvre ne recevra pas un accueil chaleureux. C’est entre le mépris des uns et l’ignorance des autres qu’elle fera son chemin.


«Premier volet d’une trilogie dont Eglantine et L’étoile absinthe restent inachevés», L’espace d’un cillement est peut-être l’expression la plus évocatrice de la conception artistique de Jacques Stéphen Alexis : Le réalisme merveilleux. Selon cette conception, «l’art tend à la plus exacte représentation sensuelle de la réalité, à l’intuition créatrice, au caractère, à la puissance expressive. Cet art ne recule pas devant la difformité, le choquant, le contraste, le violent». Et le texte choque, déconcerte, transgresse les convenances socio-littéraires. Pourquoi ce choix de conter l’histoire d’une fille de joie en pleine semaine sainte, cette superposition entre la mythologie judéo-chrétienne et la plate réalité de la niña ? Peut-être Jésus a-t-il raté sa mort ? Peut-être que sa mort n’a pas réussi à mettre les humains sur un même pied d’égalité et que la niña doit gagner sa vie à la sueur de ses reins ? Qui sait ?


Par un décentrement du regard, Alexis nous donne à voir une Caraïbe en proie à des luttes de classe (la mort de Jésus Menendez), les rapports inégaux se nouant entre les peuples (la présence des marines), et comme prétexte à tout ce dévoilement, une histoire d’amour donne le ton, une romance entre deux déshérités tisse la trame du récit. L’un vendant la force de ses bras pour subsister, El Caucho, et l’autre étalant le seul bien pour lequel on lui témoigne de l’attention, son sexe, la niña.


Au gré des sens, l’intimité s’installe entre eux, ils se font complices d’un amour dangereux, inquiétant, timide. Allongés sur le lit, le corps de la niña est mort, insensible. Elle n’a jamais joui durant sa vie de pute. El Caucho, lui, n’a jamais aimé d’amour, son cœur est de glace mais il rassure la niña. Ensemble, ils redécouvrent les voluptés du plaisir charnel, leurs corps se prêtent aux chatouillements. Ils s’aiment au rythme de leurs sens, à la magie de leurs nerfs. Kaléidoscope. N’est-t-il pas vrai que l’amour naît du désir qui s’apprend à s’élever du corps vers l’âme?


La découverte de l’autre est entrecoupée par des réminiscences. Des souvenirs. L’évocation d’une chemise, d’une photo… La sensation- bar sert de cadre à l’éclosion des sentiments mais l’histoire peut-être transposée à n’importe quelle contrée des Caraïbes, représentées d'ailleurs dans toute leur richesse linguistique. J.S Alexis fait la part belle à la juxtaposition des langues, c’est dans un multilinguisme que la niña chasse un marine incapable de contenir sa soif de chair: «No more, four time, entiendes, va voir ailleurs».


La nécessité de transcrire la réalité, du moins d’en être une homologie formelle, pour reprendre la formule de Lucien Goldmann, ne réduit aucunement le souci de la forme devant animer tout artiste. Tout en étant un récit d'une grande dimension idéologique, L’espace d’un cillement est un culte inouï de la forme. Chez Alexis, la langue ne revêt pas uniquement son caractère de matériau, mais elle sert aussi à entreprendre un travail de transposition de l’oralité dans l’écriture résultant d’une certaine hybridation du créole et du français. Sa langue est une langue mixte, colorée d’images et d’expressions reflétant les particularités de notre terroir.


Plus que le récit d’une histoire d’amour, ce texte est un édifiant témoignage sur la décrépitude des prolétaires. Dans une écriture riche donnant vie et voix aux couches défavorisées, l’auteur nous transporte dans l’univers-marasme des personnages qui ne sont que des archétypes d’une classe sociale.


Lire Jacques Stéphen Alexis, de nos jours, s’avère un exercice de grande utilité pouvant aider à comprendre le cheminement de la littérature haïtienne. Quelques décennies après son assassinat par la dictature anthropophage des Duvalier, son œuvre est toujours d’actualité, les thématiques abordées ne sont pas dépassées. On aura toujours quelque chose à glaner dans ses textes : la construction des personnages, le déroulement du récit, l’intrigue…n’est-ce pas de lui que l’écrivain haïtien Lyonel Trouillot tire le titre de son roman La belle amour humaine ? Texte qu’il a lui-même dédié à Jacques Stephen Alexis: le maître.
Avec L'espace d'un cillement, il s'invente comme le chantre de la grande Caraïbe. Il est à remarquer que les deux personnages du roman ne sont pas Haïtiens et l'ambiance qui y règne est loin d’être purement local. Il faut y voir une tentative de présenter «l’âme caribéenne», en témoignent le multilinguisme et les diverses senteurs d'El Caucho que la nina se fera un plaisir d'identifier.

 

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