Deux journalistes haïtiens et une blogueuse discutent des manifestations populaires à Porto Rico (2/2)

DSC 0155 1Sur invitation du Centre de journalisme d’investigation de Porto Rico (Centro de Periodismo Investigativo, CPI) avec le soutien de FOKAL, deux journalistes haïtiens, Roberson Alphonse de Le Nouvelliste, Widlore Mérancourt, d’Ayibopost et Patricia Camilien, professeure à l’Université et auteure du blog La loi de ma bouche, ont discuté d’Haïti, et du rôle de la presse dans la couverture des protestations massives récentes et des abus de pouvoir dans le pays.

Nous vous invitons à lire les interventions de Roberson Alphonse et de Patricia Camilien le 7 décembre dernier à la Faculté de droit de l’Université interaméricaine de Porto-Rico, suivies d’un débat avec Widlore Mérancourt.

INTERVENTION DE ROBERSON ALPHONSE

Quelles sont les causes des manifestations populaires de 2018 et 2019 ? Quelques mots suffisent pour souligner le contexte : les Haïtiens et les Haïtiennes sont devenus plus pauvres, et les suspicions de détournements et d’usage inefficient de fonds publics dont les fonds Petrocaribe se sont amplifiés. La Cour supérieur des comptes et du contentieux administratif a publié deux rapports qui ont mis en lumière la mise en place d’un stratagème pour profiter indûment de l’argent public.

Plusieurs anciens ministres de plusieurs administrations dont celle de l’ancien président René Préval et l’ex-président Michel Martelly, le mentor du président Jovenel Moïse, entre 2008 et 2016, ont été indexés. Le nom de l’homme d’affaires Jovenel Moïse a été cité dans ces rapports. La colère populaire latente a explosée. Les demandes de reddition de compte qui ont alimenté d’importantes manifestations les 17 octobre et 18 novembre 2018 se sont muées en appels au départ du président Jovenel Moïse.

Le pays a connu d’importantes protestations en février 2019, entre septembre et octobre. Avant-hier [5 décembre], il y avait des manifestants dans les rues aux Gonaïves et hier, vendredi [6 décembre], des personnes ont manifesté devant l’ambassade des États-Unis pour exiger le départ du président Jovenel Moïse. Cette manifestation a coïncidé avec la mission du numéro 3 du département d’État Américain, David Hale. Il faut savoir que le président Jovenel Moïse, impopulaire, reste au pouvoir grâce au soutien de l’administration et des fusils de la police et de l’armée.

Le pays, entre-temps, a continué de glisser dans une misère atroce. Sur 11 millions d’Haïtiens, 3,7 millions sont en situation d’urgence alimentaire, selon le Programme alimentaire mondial (PAM). 6 millions d’Haïtiens vivent avec 2,41 dollar par jour et 2 millions avec moins de 2 dollars selon la Banque Mondiale. Le taux de chômage au sein de la population active est supérieur à 60 %. Le taux d’inflation est supérieur à 20 %. En quelques mois, la monnaie nationale, la gourde, a perdu plus de 30 % de sa valeur à cause de problèmes structurels et de décisions conjoncturelles adoptées sous l’administration du président Jovenel Moïse. L’Haïtien moyen dépense 59 % de ses revenus en nourriture, selon une étude de juillet 2019 de la Banque interaméricaine de développement (BID).

Pour assombrir le tableau, le Fonds monétaire international (FMI) a annoncé, il y a deux semaines, que l’économie haïtienne est entrée en récession avec -1,2 % de croissance du produit intérieur brut (PIB) pour l’année 2019. Le taux de croissance démographique, constant depuis plus d’une décennie est de 1,5 %, soit 100 000 nouvelles naissances chaque année dans un pays où la productivité agricole a chuté, où l’on fait face, à côté des défis liés au réchauffement climatique, aux conséquences de la dégradation de l’environnement avec des chiffres qui donnent froid dans le dos en terme de couverture forestière en deçà de 5 %, de dégradation presque irréversible de bassins hydrographiques sur un territoire composé à 70 % de montagne et une concentration des populations dans les plaines.

Les perspectives, avec la persistance de la crise politique, ne sont pas réjouissantes. Au point que le FMI, il y a quelques semaines, a indiqué « qu’Haïti est confrontée à une crise politique, économique et sociale sans précédent ». « La continuation de la crise politique actuelle serait dévastatrice pour le pays avec des conséquences à moyen terme plus sévères en raison des pertes de capital physique et humain »,a-t-il prévenu.

« Nos projections à moyen terme ne prévoient pas de grandes réformes, qu’il est irréaliste d’envisager à ce stade, et tablent sur une stabilisation de la situation politique et du PIB au cours de l’année 2020 avec une très faible reprise de la croissance autour de 0,9 % en 2021. Dans ce contexte, il serait difficile d’envisager un taux d’inflation très en-deçà de 20 % par an pour les deux prochaines années. De même, la croissance potentielle est estimée à 1,5 % par an à plus long terme », a indiqué le FMI.

En dépit de cette situation de grande précarité aggravée quasi régulière par des catastrophes naturelles, des cyclones, comme Mathew en 2016, au tremblement de terre dévastateur comme c’était le cas en 2010, il y a des actes de détournement au préjudice de la communauté documentés par la Cour supérieur des comptes et du contentieux administratif. Il y a des cas d’usage inefficient de fonds publics établi par la Cour des comptes qui doit maintenant juger les comptables sur lesquels il a juridiction. C'est-à-dire des fonctionnaires de second rang. Pas les ministres. Pas le président de la République, qui, prétend certains, serait mineur. Une thèse plus démontable depuis la publication de la loi de 2014 portant prévention et répression de la corruption, soit dit en passant.

Il n’y pas de reddition de comptes en Haïti. Le parlement vote très rarement la loi des règlements, un travail d’analyse, d’audit et de contre-expertise pour savoir si le budget d’un exercice passé a été bien exécuté avant d’en voter un autre. Il est difficile pour le Parlement de faire ce travail parce que beaucoup de ces membres placent des ministres et des directeurs généraux dans l’administration. Au diable le travail de contrôle ! La Cour supérieure des comptes qui se remue maintenant intervient, essaie de faire quelque chose presque trop tard dans un monde trop vieux. L’Unité centrale de renseignement financier (UCREF), l’Unité de lutte contre la corruption (ULCC), l’Inspection générale des finances (IGF), des institutions censées aider au renforcement de la répression des enrichissements illicites et autres crimes et délits financiers, actes de corruption aux dépens du trésor public sont restées des tigres en papier mâché, placées sous la coupe réglée de l’Exécutif.

C’est face à ce système, cette organisation, face à la violence de la corruption que des pauvres des bidonvilles, des jeunes petrochallengers ont sonné la charge l’an passé et cette année. Les convulsions, les manifestations observées en Haïti sont liées au refus d’accepter la violence de la corruption. La violence de la pauvreté, aggravée par le détournement de l’argent public.

Patricia Camilien, professeure à l’Université, féministe, activiste, blogueuse, rentrera dans le détail de ce mouvement social, de la colère, surfée, récupérée presque par certaines figures de l’opposition politique qui ne sont pas en odeur de sainteté auprès de certaines couches de la population. Soit parce qu’ils sont perçus comme étant des politiciens traditionnels, soit parce qu’ils ont beaucoup trop tiré sur la stratégie « peyi lòk », soit parce qu’ils ne condamnent qu’à demi-mots l’instrumentalisation de gangs armés dans la lutte face au président Jovenel Moïse.

Les pauvres à qui on a voulu imposé le silence ont subi des oppressions. Des massacres ont été perpétrés dans des quartiers populeux comme La Saline et Tokyo en novembre 2018. La police judiciaire, des organisations de défense des droits humains ont enquêté. La mission onusienne, sans revendiquer un bilan exhaustif, a établi que 26 personnes dont des enfants et des personnes âgées ont été tuées à La Saline. Des organisations de défense des droits humains, la police judicaire ont mis en lumière la complicité de deux hauts fonctionnaires de l’administration du président Jovenel Moïse, révoqués entre-temps. Il s’agit de l’ancien directeur du ministère de l’Intérieur et du délégué départemental, le représentant du président dans le département. Le Haut Commissariat des Nations unies pour les droit de l’homme a indiqué qu’entre début septembre et octobre 2019, 42 personnes ont été tuées lors des manifestations. 19 sont imputables à la police qui a fait l’usage de forces abusives. Le gouvernement d’Haïti a dénoncé un rapport non « impartial ».

Vous vous demandez comment les journalistes couvrent ces événements ? Mon collègue Widlor Merencourt abordera cet aspect de la question. Vous apprendrez que trois journalistes, Vladjimir Legagneur, photojournaliste, est toujours porté disparu, qu’un chroniqueur politique et copropriétaire de médias, Rospide Pétion a été tué par balles en rentrant chez lui après une émission et que Néhémie Joseph, journaliste basé à Mirebalais, a été retrouvé mort dans son véhicule. D’autres questions seront abordées pendant nos échanges sur la censure, la couverture de la crise haïtienne par la presse internationale.

Enfin, résumons cette mise en contexte avec un proverbe créole haïtien : « chen grangou pa jwe » (A starving dog does not lie down). Dans ce cas-ci, il faudrait souligner, tout en m’excusant de l’usage de cette métaphore, que le peuple haïtien a été affamé par une organisation politique, sociale et économique productrice de pauvreté, d’inégalités, d’énormes disparités socioéconomiques.

INTERVENTION DE PATRICIA CAMILIEN

La Presse et la dénonciation des abus de pouvoir : le cas du #PetroCaribeChallenge

Je devrais sans doute commencer par une présentation rapide de l'état de la presse en Haïti. Mes co-panélistes excuseront le gros trait mais, à ma défense, je n'ai que 10 minutes.

La presse en Haïti, c'est d'abord 400 radios - 83% du marché - se partageant de maigres ressources publicitaires et pouvant difficilement payer leurs employés malgré des salaires très bas (100 à 250 dollars par mois, voire moins). C'est une situation particulièrement difficile pour « dire la vérité aux puissants ». En conséquence, les journalistes sont généralement peu formés, vulnérables aux petits cadeaux et aux menaces de couper tout accès. Les émissions sont de mauvaise qualité et les efforts d'enquête se réduisent souvent à des micro trottoirs, des talk shows faits de spéculations et d'échanges musclés et autres émissions de ligne ouverte.

La presse en Haïti, c'est ensuite la télévision - 15% du public - plus difficile d'accès, accès à l'électricité à 27% oblige - et avec les mêmes problèmes de qualité et de finances que la radio.

La presse en Haïti, c'est enfin la presse écrite - à laquelle appartiennent mes deux co-panélistes - largement dominée (à plus de 60%) par le prestigieux et plus ancien quotidien d'Haïti, Le Nouvelliste, et des médias en ligne aux standards plus ou moins élevés, dont AyiboPost connu et primé pour la qualité de ses reportages et ses vidéos explicatives.

Aussi pour parler du rôle de la presse dans la dénonciation des abus de pouvoir, ces deux médias ne peuvent-il être l'échantillon résolument  peu représentatif auquel ma présentation se référera pour:

  • parler Petrocaribe
  • parler PetrocaribeChallenge et
  • parler reddition de comptes

La gestion désastreuse des fonds Petrocaribe

L'un des premiers à tirer la sonnette d'alarme sur la gestion des fonds Petrocaribe est Roberson Alphonse. Nous sommes en 2013, l'on discute igname contre pétrole et Roberson s'inquiète de transparence. Le reste de Le Nouvelliste et de la Presse en général ne suivent pas et couvrent encore les discussions autour du fonds Petrocaribe en termes de buzz et de reprise des déclarations des uns et des autres.  En 2015, un article plus incriminant de Roberson va au-delà de l'inquiétude pour tomber dans la dénonciation, mais il est déjà trop tard. C'est la fin du règne de Martelly et l'opposition au Sénat a commencé à instrumentaliser politiquement le dossier. Les médias s'en emparent, un temps, avant de laisser tomber pour le buzz autrement plus important des élections. 

À l'été 2017, sort un premier rapport de la Commission Éthique et Corruption du Sénat, vite rentré et suivi d'un second en novembre 2017. Le rapport est repris par les réseaux sociaux qui s'attacheront à faire pression sur le Sénat pour sa transmission à la Cour Supérieure des Comptes, chargée par la Constitution haïtienne de la reddition des comptes. Une blogueuse en fera une lecture en direct pour sensibiliser les gens et s'attachera, avec d'autres, à ne pas laisser le dossier disparaître de l'actualité... jusqu'à ce que, le 7 juillet 2018, au lendemain d'émeutes contre l'augmentation des prix du pétrole, un "beef" sur Twitter, digne d'une cour de récré, entre un ancien Premier ministre et un puissant homme d'affaires contribue à lancer la grande mobilisation anti-corruption de 2018: le #PetroCaribeChallenge.

En Haïti, l’accès à des services de base est un luxe. En Haïti, seul un petit groupe restreint a accès à l’électricité (28%) et à Internet (10%) dans un logement équipé d’une douche ou d’une baignoire (7,6%), d’un WC (6,7%) et d’un robinet à l’intérieur (4,7%). La moitié des Haïtiens (56%) est en situation d’insécurité alimentaire; 2.5 millions d’Haïtiens vivent dans une situation de pauvreté extrême; un demi-million sous la menace annuelle des désastres naturels, alors que 100 000 enfants en dessous de 5 ans souffrent de malnutrition aiguë. Le fonds de Petrocaribe devait servir à financer le développement d’une société plus juste et plus équitable. Il a plutôt servi à financer une vie de luxe pour des politiciens corrompus et des hommes d’affaires véreux. La brutale juxtaposition exaspère, irrite, énerve, et, face à l’injustice, la colère fait bouger les choses.

L’aventure du  #PetroCaribeChallenge

Le #PetroCaribeChallenge commence, le 14 juillet 2018, avec un tweet, ou pour être tout-à-fait juste une image, celle d'un cinéaste trentenaire inconnu du public qui s'est fait photographier par sa sœur tenant une pancarte demandant où sont passés les fonds Petrocaribe. Deux jours plus tard, un rappeur engagé reprend la photo et y ajoute un hashtag. Il sera suivi d'une actrice populaire et d'influenceurs divers, puis de milliers d'internautes sur Twitter, Facebook et même Instagram. Le mouvement est d'abord porté par les réseaux sociaux et l'autocommunication de masse. La presse dépassée s'essaie à trouver des repères, un leader ? une main cachée ? et décide d'investiguer... qui finance cette levée de boucliers. 

Pendant un temps, la question, pour la presse ne semble pas être celle de la corruption, mais de savoir qui finance les t-shirts et les banderoles et quels politiciens supportent le mouvement. À quelques exceptions près - je pense ici à AyiboPost qui a produit une excellente vidéo explicative sur le programme Petrocaribe et a grandement accompagné les premiers efforts de mobilisation - la presse haïtienne a participé, de façon plus ou moins consciente, à une vaste opération de décrédibilisation du mouvement qui n'est sans doute pas étranger à son échec relatif à placer la lutte contre la corruption et l'exigence de reddition de comptes dans le cadre d'un grand débat citoyen sur la gestion de l'État.

La reddition de comptes céda la place, dans l'espace public, à la couverture des Petrochallengers - l'étiquette désormais attachée à celleux qui se sont mobilisé.e.s en ligne et dans les rues contre la corruption - et de la récupération éventuelle de leur combat par l'opposition. Habituée à limiter les nouvelles politiques aux jeux de pouvoirs de l'élite politique, plutôt que l'analyse des problèmes sociaux affectant l'Haïtien dans sa vie de tous les jours, la presse haïtienne retomba vite dans la couverture du sport politique sanguinaire, à coups d'interviews des divers « camps », de recherche de petites phrases assassines et de buzz. L'histoire se réécrivait, en direct, à coups d'entretiens avec ceux qui voulaient bien parler, du moment qu'ils voulaient parler. 

La presse haïtienne n'a pas été la seule à permettre aux entrevues de remplacer la vraie recherche d'informations. Si l'angle de la révolution Twitter sembla prometteur pendant les premières semaines… nous sommes vite retombés dans la couverture classique de la crise haïtienne: casses, pneus enflammés, opposition contre gouvernement. Les médias internationaux cherchèrent aussi le buzz et les petites phrases percutantes. Heureusement, il y eut quelques exceptions, comme le journaliste Rospide Pétion, animateur, chez Radio Sans Frontières, d'une émission sur l'affaire Petrocaribe et assassiné dans des conditions qui sont à élucider. Ce qui explique peut-être cela. 

Il est aussi des radios comme Zenith FM, championne toute catégorie en intox, co-organisatrice de peyi lòk - où barricades et menaces forcent la population à se terrer chez elle - et douée pour la vente de paysages apocalyptiques. Son influence semble toutefois s'émousser après 2 mois de peyi lòk, une stratégie rejetée par 93% de la population, d'après un sondage d'opinion de l’association Ayiti Nou Vle A, dont je vous donne la primeur.

La reddition de comptes pour changer de système

Les récentes vagues de protestations en Haïti sont celles d'un peuple en quête d'une transition d'un système politique fait d'un régime autoritaire, d'une organisation sociale inégalitaire et d'une structure économique prédatrice vers un système politique où la démocratie, l'égalité et la solidarité lui permettront enfin de vivre dans la dignité. Ce qui a fondamentalement changé semble être le comment. Le peuple haïtien ne semble plus attendre d'un leader qui vienne le sauver. Rejetant à 90%, les leaders de l'opposition, il rêve, à 87%, à un sauvetage participatif où des délégués des différentes localités du pays décident de l'orientation à donner à Haïti. Et dans ce sauvetage commun, le rôle d'information de la presse est, plus que nécessaire, déterminant.

Certes, ma présentation peut sembler critique de la presse, et je confirme qu'elle l'est - mon blogue a d'ailleurs débuté, il y a quatre ans,  par une critique similaire - mais il s'agit d'une critique péniblement consciente, et qui n'existe que parce qu'elle est convaincue, de l'importance que joue l'information de qualité dans une démocratie. La démocratie repose sur le choix, par des électeurs informés, de celleux à qui sera confiée la gestion d'un pays. Sans information de qualité, le risque pour le peuple de faire de mauvais choix augmente de façon exponentielle et, avec, l'installation de l'opacité et de la corruption.

Alors, comment la presse aide-t-elle à lutter contre les abus de pouvoirs ? Lorsqu'elle va au-delà des scandales - qui chez nous en chassent d'autres - pour s'intéresser aux causes de la crise interminable haïtienne : l'impunité, la précarité et le creusement des inégalités. Lorsqu'elle informe sur les raisons profondes de la crise plutôt que de se limiter à ses manifestations : instabilité politique, insécurité accrue et corruption généralisée. Cela demande toutefois le développement, en Haïti, d'un véritable journalisme d'investigation, au-delà des efforts individuels d'un Roberson Alphonse à Le Nouvelliste ou d'un Ralph Thomassin Joseph à AyiboPost. Cela suppose une infrastructure commune où les grands médias traditionnels tels les quotidiens Le Nouvelliste et Le National, les Radio Télé Métropole et Radio Télé Caraïbes et des médias en ligne comme AyiboPost et Loop Haïti, décident de mettre en commun leurs maigres ressources et se partagent la tâche et les scoops. Et peut-être qu'un fonds fiduciaire financé par le public pourrait aider à maintenir la structure et assurer sa survie.

Depuis novembre 2017, j'ai mis 1000 dollars de côté pour donner à la cause. Pour deux raisons majeures : en tant que citoyenne engagée, il importe pour moi d'aider à la production et au partage d'informations sur les actions des fonctionnaires publics et des responsables d'entreprise en Haïti. En tant que blogueuse, j'ai besoin de matière première pour mes billets et c'est vous, messieurs mes co-panélistes et votre confrérie, qui me la fournissez.

Merci pour votre attention.

INTERVENTION DE WIDLORE MERANCOURT EN RÉACTION AUX DEUX PREMIÈRES INTERVENTIONS

Contrairement à Patricia, je suis journaliste, éditeur en chef d’Ayibopost. On est un média en ligne. En fait, je définis Ayibopost comme un média qui est dans le business du slow news, donc notre travail c’est de donner de la perspective, d’essayer de couvrir des sujets qui ne sont pas nécessairement couverts par des médias [traditionnels].

Patricia a déjà exposé un peu, elle a fait un excellent réquisitoire de l’état de la presse haïtienne. Peut-être ce que je peux rajouter à ce qu’elle vient de dire, ce sont des éléments sur le modèle économique de la presse.

Ce qu’il faut savoir c’est que en Haïti, la couverture d’Internet ne dépasse pas 20 % ; et les radios restent la meilleure façon pour les gens de s’informer. Je pense que la couverture radiophonique en Haïti se situe au tour de 90%. Les journalistes comme presque tous les corps de profession en Haïti vivent dans le pays, ils font face aux mêmes problèmes structurels qu’on a en Haïti. Les journalistes en majeure partie sont sous-payés. On a quelques médias qui s’en sortent, mais en grande partie les journalistes sont sous-payés, et à cause de ce problème d’argent, il est très difficile d’attirer dans les médias des gens de qualité, formés, qui sont à même de comprendre la structure sociale, qui sont à même de comprendre les problèmes auxquels fait face le pays.

C’est de là, je pense, que vient le problème dont Patricia exposait tout à l’heure. Dans le sens où les journalistes, la majeure partie, à mon avis, et éventuellement ceux qui n’opèrent pas à Port-au-Prince font face à ce problème de formation. J’ai parlé de la radio. Celle la plus populaire surtout en cette période de crise demeure la radio Zénith.

C’est une radio qui appartient à un maire, un politicien qui s’appelle Rony Colin. Et là, je suis d’accord avec Patricia pour dire que c’est une radio qui mélange les faits et l’opinion. C’est une radio qui est critiquée pour son traitement de l’actualité dans le sens où les commentaires diffusés sont parfois teintés de violence. Je pense que la radio Zénith pousse aux extrémités des tares qu’on observe un peu partout dans la presse haïtienne.

C’est pour ça que nous, à Ayibopost, je pense qu’il y a d’autres journalistes notamment à Le Nouvelliste, nous essayons d’aller au-delà de ces problèmes et d’offrir un journalisme de qualité. Mais c’est difficile. Le journalisme de qualité est très cher, et financer ce type de journalisme est un challenge assez compliqué.

Nous pouvons parler un peu, peut-être de la couverture internationale de la crise. Parce que, c’est peut-être cette partie que Patricia n’a pas abordée, le sentiment général en Haïti c’est que l’ampleur des protestations, l’importance de ce qui se passe n’est pas saisie par les médias internationaux. Pendant une bonne partie, on a eu, en tout cas pour ma génération, j’ai 27 ans, les plus grandes, les plus importantes protestations de cette génération. Et on a l’impression que ces événements n’intéressent pas les médias internationaux. C’est le sentiment général. Et quand les médias envoient des journalistes pour couvrir , quand ces journaliste viennent en Haïti pour produire des papiers, l’impression qu’on a, c’est qu’ils ne saisissent pas nécessairement la complexité du réel qu’ils ont en face. J’ai lu des reportages sur la crise en Haïti sans aucune mention de la corruption en tant que telle. Et voilà ce sont des productions journalistiques qui manquent de profondeur.

Et c’est un problème qui n’est pas nécessairement lié à la crise en tant que telle, mais je pense aussi que la plupart des journalistes étrangers qui viennent en Haïti veulent produire du contenu qui confirme une certaine image qu’ils ont d’Haïti. C’est ce que Chimamandan Ngozi Adichie appelle le danger de l’histoire unique, the danger of the single story. Et fort souvent quand vous venez quelque part, vous appréhendez une réalité avec des préconçus, avec des images que vous aviez qui vous ont été racontées par des médias, dans les livres, mais qui ne cadre pas nécessairement avec ce qui se passe sur le terrain. Vous risquez de ne pas saisir correctement ce qui se passe. Je ne sais pas si vous êtes d’accord avec moi, je pense que en grande partie les médias internationaux n’ont pas réussi à couvrir la crise haïtienne avec la profondeur et la complexité qu’elle mérite.

 

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