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Intervention de Michèle Pierre-Louis à la soirée hommage au Professeur Etienne Tassin

Je vous remercie de m’avoir invitée à cette cérémonie d’hommage au Professeur Etienne Tassin, décédé la semaine dernière dans les circonstances tragiques que l’on sait.

Je rentrais à peine de Camp-Perrin où j’avais été assister aux funérailles de Mousson Pierre et me préparais déjà pour me rendre à celles de Rachel Beauvoir Dominique lorsque j’ai reçu le mail du Professeur Stéphane Douailler m’annonçant la disparition brutale d’Etienne.

Mais qu’est-ce qui se passe donc ? Pourquoi toutes ces morts en cascade ? Pourquoi la mort joue-t-elle ainsi avec mes sentiments de désarroi et d’angoisse? Serait-ce parce qu’aujourd’hui le temps me rapproche de la mienne ?

L’angoisse disait Heidegger est notre expérience du néant, et en tant qu’expérience du néant, elle révèle la structure fondamentale de la mort dans l’expérience humaine. S’opposant à cette néantisation, Sartre avançait lui que la mort n’est jamais ce qui donne sens à la vie, c’est au contraire ce qui lui ôte toute signification.

Dans un tout autre registre, les biologistes eux se sont penchés sur la notion de hasard. Edgard Morin a repris leurs propos, « Comme la vie, l’homme vit dans le hasard, contient en lui le hasard, est fait pour rencontrer le hasard, le combattre, le domestiquer, le fuir, le féconder, jouer avec lui, en subir le risque, en saisir la chance… » Et en citant le biologiste américain Jonas Salk, il affirme que « la vie est toujours au bord du désastre… et la mort d’abord risque permanent… »

Néant, vie, liberté, hasard, désastre, risque, chance… voilà ce à quoi me renvoie la mort soudaine d’Etienne Tassin.

La première fois que j’ai rencontré Etienne, il était en compagnie de Bérard Cénatus, et en me le présentant Bérard m’a dit « tu te souviens de la biographie d’Hannah Arendt d’Elisabeth Young-Bruehl, le professeur Tassin en est l’un des traducteurs. » J’avais lu le livre sans trop m’attacher aux noms des deux traducteurs.

Je suis donc retournée à la biographie, je l’ai relue, et me suis d’ailleurs procuré presque tout ce qu’a écrit Arendt, et ce qui a été écrit sur elle, jusqu'aux 800 pages de la correspondance qu’elle a entretenue avec Karl Jaspers de 1926 à 1969. Livre remarquable que j’ai lu en anglais, je ne sais si il a été traduit en français.

Depuis, Etienne et moi, nos chemins se sont croisés à plusieurs reprises. Je n’oublierai jamais l’éblouissante conférence qu’il a donnée à FOKAL il y a quelques années sur le sens du politique chez Hannah Arendt. Je le savais spécialiste d’Arendt, mais j’ai été marquée par la clarté avec laquelle il a fait comprendre à l’assistance que pour Arendt la politique n’a de sens que dans l’action et comment elle concevait les modalités de l’action.

Au cours des quatre dernières années, les occasions de nos rencontres se sont multipliées. D’abord en 2014 lors du colloque sur le thème « De la dictature à la démocratie ? » avec Bérard et plusieurs d’entre vous. Puis l’année d’après en Argentine pour la « Rencontre des mémoires » qui fut un beau moment d’expériences partagées. Par la suite ce fut à New York lors d’une conférence internationale sur l’impunité et à Port-au-Prince lors de la conférence des études caraïbéennes. C’est Etienne qui nous a fait rencontrer Camille Louis alors qu’elle travaillait sur la « fabrique du commun ». A l’automne dernier, il avait voulu que je sois intervenante principale d’un colloque qu’il voulait organiser sur la citoyenneté, mais un conflit de temps ne m’a pas permis de le faire. Je ne sais d’ailleurs si ce colloque a eu lieu.

Après avoir lu « Le maléfice de la vie à plusieurs », j’ai reçu d’une amie les « Actes du Séminaire doctoral du laboratoire ICT – EA 337, de 2014, sur « Etre citoyen du monde – Cosmopolitisme et Internationalisme : théorie – pratiques – combats XVème –XXIème siècles ». Le titre de l’intervention d’Etienne à ce colloque était le suivant : « Que signifie être citoyen du monde aujourd’hui ? ». Je vous laisse avec ses propos qui nous donnent à penser aujourd’hui plus que jamais:

« Réfléchir aux enjeux cosmopolitiques de notre siècle requiert donc de lier ensemble une interrogation critique sur la perte du monde comme demeure (ce qu’on peut appeler acosmisme) et une analyse des manières d’être au monde propres à la cosmocitoyenneté. L’idée d’une citoyenneté du monde exige d’élucider ce qui fait monde, ce qui est digne d’être nommé « monde » ; et ce que devient la citoyenneté si le monde lui-même n’est plus perçu comme un monde, notre monde. Ou si le monde est traité de manière immonde… »

Et il insiste : « Que veut dire être citoyen du monde quand le monde n’est plus, pour les humains, un monde, ni un monde naturel ni un monde vécu, quand le monde n’est plus perçu comme ce à quoi on appartient, quand il n’est plus conçu comme oekoumene, comme une demeure, mais est réduit à n’être qu’un gisement de ressources ou une matière exploitable au service de la reproduction du vivant ? »

Mes sincères condoléances à sa famille, ses amis, ses collègues et à tous ceux et celles qui ont su apprécier sa grande culture philosophique, sa modestie et sa générosité.

Je vous remercie.

 

Michèle Duvivier Pierre-Louis

13 janvier 2018

Ecole Normale Supérieure

 

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