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Théâtre : quand l'amour se joue du hasard
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Le metteur en scène Jean-René Lemoine vient de terminer une audition à FOKAL afin de monter la célèbre pièce de Marivaux, Le jeu de l'amour et du hasard, avec deux comédiennes et quatre comédiens haïtiens pour le prochain Festival de théâtre Quatre chemins. Au sortir de cette semaine de travail, il nous livre ses envies, ses ambitions et nous explique pourquoi il a choisi de créer en Haïti ce texte du dix-huitième siècle devenu un classique du répertoire français. Ici, nulle question de hasard.

 

De quoi parle cette pièce de Marivaux, « Le jeu de l'amour et du hasard »  ?

 

IMG 4937bisC'est la comédie des quiproquos : C'est l'histoire d'une jeune fille, Sylvia, promise à un jeune homme, Dorante. Sylvia et Dorante ont respectivement une servante et un valet. Sylvia va se faire passer pour sa servante pour pouvoir observer Dorante et voir s'il est le bon parti pour elle, c’est à dire s’il est l’homme qui saura l’aimer et la respecter. De son côté, Dorante va lui aussi se faire passer pour son valet pour pouvoir observer, « étudier » Sylvia. A la fin, les masques sont levés, et l’on assiste à une sorte de « happy end » avec, selon moi, deux perdants : les valets. Ceux-ci sont tombés respectivement amoureux l'un de l'autre, pensant chacun que leur futur conjoint était une personne de condition. Après s’être avoué leur vraie identité, bien qu’ils continuent à s’aimer, ils se retrouvent confrontés à l’effondrement de leur rêve et au retour à leur rude quotidien de serviteurs.

 

Y a-t-il une morale à cette histoire ou est-ce plutôt une description de la complexité des jeux de l'amour?

 

IMG 5141bisChez Marivaux, il n'y a pas de morale. Il y a une sorte d'autopsie des jeux de l'amour, du désir, de la cruauté. Le comique va toujours de pair avec la brutalité des sentiments et la pièce reste impitoyable quant au destin des personnages. Ce qui est passionnant, c'est que Marivaux laisse au spectateur la possibilité de se faire sa propre morale, de tirer sa propre conclusion. N’oublions pas que la pièce est écrite au dix-huitième siècle, siècle des Lumières. Elle fait sienne les préoccupations philosophiques de l’époque quant à la place de l'individu dans la société et se concentre sur le rapport entre maîtres et serviteurs. Notons aussi qu’elle décrit une famille de bourgeois modernes, progressistes. Pourquoi mettent-ils sur pied ce stratagème ? Parce que, d’une part le père de Sylvia veut qu'elle soit heureuse, lui laissant ainsi sa liberté de choix amoureux ; et d’autre part, Sylvia, féministe avant la lettre, ne veut pas choisir un mari en fonction de son bien ou de son patronyme, mais pour ses qualités morales. Il n'en demeure pas moins que malgré la noblesse et la modernité des sentiments du père et de la fille, au terme du travestissement, il y a quand même un couple - les valets - qui revient brutalement à sa condition, à son asservissement, après avoir connu le rêve d'être autre chose. Au début de la pièce, les rapports de Sylvia et de sa servante sont pleins d’une affectueuse complicité. Mais lorsque Sylvia commence à tomber amoureuse de Dorante (qu’elle pense être un valet), elle se refuse à admettre l’amour qu’elle ressent, la perspective d’une mésalliance agissant en quelque sorte comme une douloureuse censure. Son inconscient dit pourtant oui, dans une sorte de lapsus permanent de la palpitation, alors même qu’elle résiste de toutes ses forces, dans un conflit intime - mais social - qui devient vite insupportable. Tout l’équilibre relationnel de Sylvia et de sa servante en est, du coup, fragilisé.

 

Pourquoi avoir choisi de monter cette pièce en Haïti ?

 

IMG 5065bisPour de multiples raisons. Mon parcours avec Haïti, avec les comédiens haïtiens, est en train de s'approfondir. C'est le deuxième voyage que je fais en peu de temps. J'ai eu cette fois l’envie de travailler un classique, un texte du répertoire pour voir comment on pouvait se l'approprier ici, sans le trahir évidemment. Ensuite, cette pièce - vertigineuse - offre une palette de jeu très riche, des registres contrastés auxquels on peut accéder assez facilement dans un premier temps, avant de pénétrer les immenses difficultés tapies dans la subtilité de sa mécanique. Mais, comme les tenants et les aboutissants sont faciles à identifier, on peut établir avec les comédiens une méthode de travail pour aller pas à pas vers les profondeurs des personnages et les strates successives de leurs (fausses) joies et de leurs (vrais) tourments.

Enfin, je trouve qu'elle met en lumière des thématiques qui sont encore vivantes ici, sans doute plus qu'elles ne le sont en France où la pièce est très souvent montée. A commencer par le rapport entre maître et serviteur qui est empreint de cruauté, mais aussi de bonté, de douceur, d'une tendresse complice un peu condescendante. Il y a un vivre ensemble entre les maîtres et serviteurs de Marivaux que je retrouve dans la société haïtienne. Sans parler du déni d’eux-mêmes qui caractérise les serviteurs dans la pièce. Il me paraissait intéressant d’aborder cela en s’emparant d’un texte qui ne prétend pas nous amener à une catharsis quelconque. Le spectateur est emporté tout simplement dans les méandres de la passion et il est amené à palpiter pour les deux couples. Quels que soient ses postulats ou ses a priori, il est piégé par la mécanique parfaite de la pièce, et ce n’est qu’à la fin qu’il comprend (s’il veut) l’étendue de sa violence.

IMG 5022bisIl y a peut-être encore une raison que j'ajouterais en « post-scriptum » : il me semblait aussi intéressant de présenter un spectacle choral. Ici on joue souvent des monologues, je n'ai rien contre, bien au contraire, mais j’avais envie de créer un groupe, une équipe, et de voir comment on peut jouer ensemble ici. L'apprentissage du jeu passe grandement par l'écoute. Se trouver à l'intérieur d'un groupe et avoir cette disponibilité, cette générosité, être cet instrument au sein du choeur, de l'orchestre, je crois que c'est un bon exercice pour les comédiens d'ici.

 

 

 

Vous sortez d'une semaine d'audition, quelles sont vos impressions ?

 

IMG 5115bisA chaud, c'est difficile à dire. Mais ce que j'ai ressenti, et que j'avais déjà ressenti lors de mon dernier séjour, c'est cet appétit d'apprendre. C'est aussi une rigueur et une méthode qui se construisent pas à pas. Il y a cette capacité à se mettre à la table, à lire un texte en profondeur, à en analyser patiemment la construction dramatique, sans vouloir se faire plaisir immédiatement en se jetant dans une interprétation. Cette capacité d'aborder le travail par ce qu'il a d'ouvrier, dans le sens le plus beau du terme, me séduit beaucoup.

Ensuite, je me suis rendu compte qu'il y avait de vrais potentiels d’acteurs. Parfois ce sont des potentiels qu’ils ignorent eux-mêmes. Et pour d'autres, il y a déjà une maîtrise, due soit à une technique innée, soit à un apprentissage dans un parcours peut-être bref, mais en tout cas pleIMG 4913bisin de clairvoyance. Au final, quelque chose a été assimilé, sans tics et sans défauts. Cela m'a beaucoup frappé. Ce qui m'a beaucoup plu aussi, c'est la confiance qui m'a été accordée : on a travaillé sans heurts, sans douleur, sans conflit, avec une vraie concentration. Maintenant j'ai juste besoin d'un peu de recul pour repenser à tout ce qui a été fait. J'ai fait pendant deux jours un travail dramaturgique où j'ai essayé d'oublier l'audition. Mais la dernière étape de mon séjour a été véritablement l'audition, avec tout ce que cela comporte de rituel, de rigueur, de trac. J'ai le sentiment d'avoir trouvé de bons éléments et de voir où appuyer chez l'un ou l'autre pour permettre au personnage d'éclore. Je vais certainement travailler différemment avec chacun ; pour certains rôles, il faudra construire le personnage en fonction de ce que l'acteur est, c'est-à-dire le coudre sur mesure.

 

Quelle sera la suite ?

 

Je n'ai pas encore tous les éléments, mais notre désir, c'est de le programmer dans le cadre du Festival Quatre chemins et que ce soit un spectacle réalisé entièrement ici, avec des acteurs et techniciens haïtiens, répété et joué ici, pour le public d'ici.

 

Y a-t-il des répliques qui vous viennent à l'esprit qui seraient des condensés de la pièce ?

 

Dans la première scène, Sylvia, la jeune fille de bonne famille, dit à sa servante qu'elle n’épousera pas un homme parce qu'il sera beau ou riche, mais qu'elle a une vision plus « intellectuelle » du mariage. A la fin, à court d’arguments, la servante lui répond : «  Un mari, c'est un mari !». Cette tautologie péremptoire a quelque chose de prophétique dans la pièce. Elle contredit toute la pensée progressiste - mais théorique - de Sylvia. Et dans le mot « mari » que prononce la servante, on peut aussi entendre « marri » : celui (ou celle) qui perd, qui est trompé(e)…

 

 

 

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